Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/393

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et du mur crénelé qui le couvraient, ils tombèrent d’accord qu’il fallait avant tout éteindre le feu de ces ouvrages. Ce devait être l’affaire de trois ou quatre jours; mais chaque jour ajoutait aux difficultés de l’entreprise. Les Russes, de leur côté, poussaient avec rapidité les travaux de la défense; du camp, on voyait les habitans, les femmes même, venir en aide aux soldats. Enfin le 17 octobre les batteries de siège avaient ouvert leur feu, et il fut bientôt évident qu’elles ne parviendraient pas à éteindre celui des Russes. Les généraux alors s’étaient décidés à donner l’assaut. Il fallait en finir; l’hiver approchait.

Si les Français, formés par les guerres d’Afrique, ne souffraient pas encore de l’inclémence de la saison, il n’en était pas de même des Anglais, qui, par un concours singulier de circonstances, enduraient des privations exceptionnelles. Lord Raglan, convaincu qu’il suffirait de se présenter devant Sébastopol pour y entrer, avait donné l’ordre de laisser à bord des vaisseaux tous les bagages, et jusqu’aux sacs des soldats. De même, les chefs de corps, pour alléger la marche, avaient fait jeter en route les marmites des régimens. Il en résultait que le soldat était réduit à se nourrir de viande à demi grillée sur des charbons. Ses habits étaient en lambeaux, les bagages, les sacs, n’ayant pu lui être rendus dans la confusion du débarquement. Or le soldat anglais est au feu le modèle du soldat, mais il est habitué à des ménagemens infinis. Obligé de tout faire par lui-même, harassé de fatigue, mourant de faim, dénué de vêtemens, d’abris, il tombait exténué sur la route de Balaclava, ou périssait dans le camp, de misère et de maladie [1]. Cependant, disons-le à son honneur, nous le verrons, au moment du combat, retrouver toute son énergie et soutenir son renom de valeur dans l’une des plus fâcheuses conditions où armée anglaise se soit trouvée.

La veille du jour fixé pour la bataille, le temps était devenu affreux; des torrens de pluie n’avaient cessé de tomber pendant toute la nuit du 4 au 5 novembre. Vers l’aube, ces averses avaient fait place à une pluie fine accompagnée d’une brume épaisse. A quatre heures du matin, les troupes de la garnison prirent position en silence dans le faubourg Karabelnaïa. Quand à cinq heures elles se mirent en mouvement, l’obscurité était telle qu’on ne distinguait rien à quelques pas devant soi. Par un jeu de la fortune, cette obscurité, qui semblait favoriser le dessein des Russes, fut la cause première de leur perte. Elle amena dans la marche de la colonne, dès les premiers pas, une erreur de direction qui compromit tout le plan du

  1. Ces faits sont signalés dans l’enquête anglaise sur les affaires de Crimée comme une des causes sérieuses des souffrances et des pertes de l’armée britannique.