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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/392

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par tout ce qu’ils avaient entendu dire des armes nouvelles inventées en Occident et de leurs effets destructeurs; mais leur moral depuis lors s’était relevé. Le succès de la défense de Sébastopol, la défaite récente de la cavalerie anglaise à Balaclava, avaient fait succéder au découragement un sentiment de patriotique enthousiasme que la nouvelle de l’arrivée des jeunes grands-ducs Michel et Nicolas portait à son comble. Dans la ville et dans le camp, les soldats, au milieu des libations habituelles de l’eau-de-vie nationale, ne parlaient que de livrer enfin bataille et d’affranchir le sol de la Russie de la présence des étrangers. Les cérémonies religieuses, les bénédictions de troupes, alternaient avec les revues et les manœuvres. » De même que, la veille de la bataille de la Moskova, l’image de saint Serge était portée dans le camp de Kutusof par le clergé de Moscou, — une image de la Vierge, envoyée par l’impératrice, était exposée sur les remparts de Sébastopol à la vénération de l’armée. Le caractère national n’avait pas changé depuis 1812; deux mots ont toujours fait vibrer le cœur du soldat russe : Dieu et le tsar!

Matériellement, la condition du soldat, son armement, son équipement, étaient les mêmes que dans le reste de l’Europe. Grâce aux soins incessans de l’empereur Nicolas, l’armée russe s’était assimilé tous les perfectionnemens de la civilisation occidentale. Son artillerie était magnifique; en ce qui touche la précision du tir et la rapidité des manœuvres, elle approchait de la perfection. Dans l’infanterie, le soldat, soumis à une discipline sévère, était rompu au service; mais les cadres étaient insuffisans. La toute-puissance de l’empereur n’avait pu amener cette diffusion des lumières qui permet de recruter dans toutes les classes d’une nation l’état-major de son armée; les sujets propres au commandement manquaient. Aussi voyait-on à chaque affaire les régimens désorganisés par leurs pertes en officiers. Rappelons enfin que ces troupes n’avaient pas l’habitude de la guerre. Il ne se trouvait plus, pour donner l’exemple, de ces vieux soldats de Souvarof, qui dans les haltes demeuraient appuyés sur leurs armes, disant avec orgueil : Les soldats de Souvarof n’ont pas besoin de repos !

Dans le camp des alliés, personne ne s’attendait à voir les Russes prendre l’offensive. Telles étaient encore les illusions, que, la veille même de la bataille d’Inkerman, les généraux s’étaient décidés à brusquer la prise de la ville par une attaque de vive force. On voit qu’ils en étaient revenus à leur idée première d’un simple coup de main sur Sébastopol. Les différentes phases de cette idée sont curieuses à suivre dans les lettres du major Calthorpe. — Arrivés au Belbek, nous dit-il, les généraux alliés ne savaient encore s’ils devaient attaquer le côté nord ou le côté sud de la ville. Le côté sud sembla d’abord plus facile à enlever; puis, à la vue des deux tours