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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/360

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liste, eut à craindre qu’il ne devînt un sérieux embarras pour le parti républicain. La bataille de Nerwinde et la défection de Dumouriez avaient déjà commencé à ébranler la confiance enthousiaste du public dans le triomphe de la cause révolutionnaire et dans la sagesse des démagogues américains qui l’avaient adoptée. « Si la campagne d’été devient vraiment désastreuse pour les Français, j’ai bien peur, s’écriait Jefferson, que la ferveur républicaine du nouveau congrès, cette ferveur dont j’espérais tant, ne vienne à s’attiédir. » Dans ses efforts pour réchauffer la haine des masses contre l’Angleterre, le ministre de la convention fit tout ce qu’il fallait pour les détacher complètement de la France et du parti français. L’affectation qu’il mit à braver les règlemens américains en armant un corsaire dans le port même de Philadelphie, sous les yeux du pouvoir, ses menaces d’en appeler du président au peuple si l’on osait lui résister, révoltèrent la fierté et le bon sens de la nation. Hamilton et sa politique retrouvèrent un point d’appui dans l’opinion. Jefferson alarmé chercha vainement à modérer l’incommode auxiliaire qu’il s’était si imprudemment donné. « Le choix qu’on a fait de cet homme pour nous l’envoyer est une véritable calamité. C’est un cerveau échauffé, tout imagination, sans jugement, passionné, irrévérencieux jusqu’à l’indécence dans ses communications écrites ou verbales avec le président. Placés sous les yeux du congrès et du public, ses propos exciteraient l’indignation... Sa conduite ne peut être défendue même par le plus furieux jacobin... Il me fait une position horriblement difficile, non qu’il ne me rende justice à moi personnellement : pourvu que je lui donne le temps de décharger sa bile et de se refroidir, je suis avec lui sur un pied à pouvoir le conseiller librement et à lui faire tenir compte de mes avis; mais il éclate de nouveau à la première occasion, il est incorrigible. » La presse démocratique n’était guère moins ingouvernable; le secrétaire d’état ne pouvait plus ni l’arrêter ni la suivre dans ses égaremens, et, pour avoir cessé de lui obéir, elle n’en continuait pas moins à le compromettre. Ses amis l’exposaient à l’animadversion des gens de bien en prenant ouvertement fait et cause pour M. Genêt; ses fonctions rappelaient à porter tout le poids de la lutte contre le séditieux diplomate. Il se trouvait ainsi responsable à la fois de l’opposition et du gouvernement. Le découragement le saisit, et malgré les représentations de Madison, qui lui conseillait d’attendre pour sortir des affaires quelque occasion « dénature à justifier sa retraite aux yeux de tous les bons citoyens, » il remit sa démission entre les mains du président. C’était déserter à la veille de la bataille, et Washington le fit entendre à son ministre. Pour traverser la crise qui se préparait, il avait besoin du nom de Jefferson. Le rappel de M. Genêt allait être demandé au gouvernement