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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/333

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zélé à la servir et à la sauver qu’il ne l’eût peut-être été pour toute autre.

Ce n’est pas un des moindres mérites de ce récit que d’indiquer, sans trop y insister, l’espèce d’attrait humain qui se mêle à ces relations si imprévues établies entre deux êtres partis de si loin pour se réunir à un moment donné de leur vie. Le zèle un peu fiévreux de Tryan, de cet apôtre phthisique qui sent la vie lui échapper, et la soif de repentir qui dévore Janet une fois ramenée au bercail, donnent à leurs rapports, et sans qu’ils s’en doutent, quelque chose de passionné. Une confiance absolue s’est établie entre eux dès le premier jour. Tryan, pour enhardir les aveux spontanés de sa pénitente, — nous laissons à dessein subsister ce mot, bien que la confession, à proprement parler, ne soit pas admise dans le culte évangélique, — Tryan, disons-nous, lui a livré le secret de sa propre conversion, résultat d’un remords que rien n’apaise. Janet, à son tour, s’est révélée à lui dans toute l’ignominie du vice qu’elle a si longtemps laissé régner sur elle. Entre ces deux âmes sœurs, aucun voile désormais, et par cela même un mutuel attrait qui, selon toute apparence, les unirait à la longue. Rien ne s’y serait absolument opposé, car Janet est devenue veuve peu de temps après la catastrophe qui l’a ramenée dans la voie du salut, et sans que Dempster, qu’elle a soigné avec un admirable dévouement pendant sept longs mois de tortures physiques et d’aliénation mentale, ait pu la frustrer des droits que sa mort lui donne. Elle est donc libre, elle est riche,... mais Tryan se meurt. Jusqu’au dernier jour il lutte, infatigable missionnaire, et prodigue cette vie dont il sait le terme prochain, comme s’il puisait dans l’éternité elle-même. Janet comprend cet héroïque suicide : elle aussi, dans le bien, porterait cette abnégation complète; elle attend donc patiemment, et sans risquer de tentatives inutiles, que les progrès du mal forcent Tryan à se retirer de la lice. A ce moment prévu, elle accourt auprès de lui, elle l’attire auprès d’elle dans une villa toute prête à le recevoir. C’est là que, bercé d’illusions auxquelles il se prête complaisamment, entouré de soins que le moindre sourire de ses lèvres mélancoliques paie au centuple, il achève sans regrets une existence noblement sacrifiée. A l’heure suprême, et quand la mort est entre Janet et lui, comme serait le prêtre appelé à joindre leurs mains, une double révélation s’accomplit à la fois en chacun d’eux. Illuminés d’une clarté soudaine, ils savent enfin lire dans le sentiment qu’ils éprouvent et dans celui qu’ils inspirent. Jusqu’alors, Tryan n’avait cessé de parler en prêtre à cette femme inclinée devant lui; mais au moment des adieux un mot suprême lui échappe quand il la voit absorbée en un dernier désir, l’oreille encore tendue, le cœur