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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/332

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« Il y avait là, sur la cheminée, un portrait de la mère de Janet, — une femme âgée, aux cheveux gris, aux yeux noirs, peinte avec un bonnet à petits plis, coquettement ajusté. Ne vous semble-t-il pas que ces yeux s’attristent, et qu’ils expriment une sorte d’angoisse au moment où ils voient Janet, — non pas tremblante, non,... mieux vaudrait qu’elle tremblât! — mais debout, sans appréhension, majestueuse et belle, stupéfiée, immobile, tandis qu’un bras robuste se lève pour s’appesantir sur elle?... Le premier coup est frappé!... un second,... un troisième tombent ensuite... Et sûrement la pauvre mère entend le cri arraché soudain par la souffrance physique à cette statue tout à l’heure impassible : — Oh! grâce! pitié, Robert!... »


A un tableau pareil tout esprit délicat reprochera la brutale vérité des touches, la crudité des détails; mais n’oublions pas les libertés spéciales dont peut user un compatriote de Hogarth, un contemporain de George Cruikshank, et, puisque ce dernier nom est venu sous notre plume, songeons à ces planches d’une sauvage énergie où le caricaturiste teelotaller a dénoncé les crimes de la Bouteille [1].

Janet, que ces indignes traitemens, devenus habituels, trouvent résignée, et qui, nonobstant quelques révoltes passagères, cède en général à l’ascendant tyrannique du maître qu’elle a aimé, Janet s’associe, dans le principe, aux manœuvres employées contre le jeune ministre évangélique. Elle prête sa plume aux libelles diffamatoires que Dempster multiplie contre Tryan. Un jour vient cependant où ces perpétuels orages de la vie domestique amènent une catastrophe décisive; Dempster, aveuglé par la colère et la boisson, jette hors de son lit, hors de sa maison, la femme qui, trop courageuse et trop lâche à la fois, n’a su ni se soumettre ni se refuser absolument aux outrages dont il l’accablait. Pieds nus, à peine vêtue, sous la bise froide d’une nuit de novembre, l’infortunée en est réduite à chercher asile chez une femme qui l’avait connue jadis, et qui depuis avait cessé de la voir, par ménagement pour l’opinion. C’est à ce moment de détresse profonde, où s’écroulent à la fois tous les étais de sa vie, où elle se trouve d’une heure à l’autre sans ressource aucune, sans protection, en face de la misère hideuse, de la faim menaçante, et sous le coup d’un irréparable scandale, c’est alors que Janet, humiliée et repentante, vient s’agenouiller aux pieds du prêtre qu’elle raillait, qu’elle insultait naguère. Ils se sont rencontrés par hasard au chevet d’une pauvre femme malade, morte ensuite dans leurs bras. Un regard, un simple regard échangé les a révélés l’un à l’autre, et de même qu’elle se souvient de lui au fort de l’adversité, de même, quand elle vient à lui, le trouve-t-elle plus

  1. The Bottle, série de planches complétée par celle que Cruikshank a intitulée Drunkard’s Children (les Enfans de l’Ivrogne).