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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/325

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famille n’a rien de très aristocratique, car il s’agit de l’incroyable faiblesse de M. Bridmain pour certaine soubrette de la comtesse, une Abigaïl trop jolie, hélas! et trop entreprenante. Il veut l’épouser, ni plus ni moins. La comtesse, d’autant plus scandalisée de cette mésalliance qu’elle n’est pas bien certaine de s’entendre toujours avec sa future belle-sœur et de conserver dans le ménage de son frère la prépondérance absolue dont elle avait pris la douce habitude, s’insurge complètement. C’est alors que, rompant tout pacte avec ce frère bien rente, mais aveuglé par la passion, elle se réfugie chez « ses bons amis, » qui la reçoivent avec tous les honneurs de la guerre. S’ils savaient ce que va leur coûter cette héroïque hospitalité! Milly d’abord y perdra tout repos, car la comtesse, avec tous ses grands airs, ses nonchalantes habitudes, ses délicatesses de mijaurée fashionable, porte un incroyable désordre dans l’étroit ménage où elle a fait invasion, escortée de ses malles, qui emplissent une chambre, et de son petit chien, qui vit de crème fouettée. Amos cependant court de bien autres dangers, et sa bonne renommée en reçoit de mortelles atteintes. Ne le soupçonne-t-on pas de nourrir pour la coquette princesse, qu’il a, dit-on, attirée sous son toit, des sentimens incompatibles avec la fidélité qu’il doit à Milly? Ne déplore-t-on pas l’aveuglement de cette brave et digne femme qu’une perfide amie vient ainsi outrager à domicile? Quel beau sujet de sarcasmes pour la méchante mistress Patten, de vertueuse indignation pour l’excellente mistress Hackit, sans compter les dires venimeux du docteur Pilgrim et le. chorus des deux paroisses, Knebley et Shepperton, se renvoyant d’échos en échos la triste nouvelle, suivie de longs anathèmes : Quomodo cecidit potens? etc.

Ni Milly, ni Amos ne sont en état de parer aux difficultés d’une position si délicate. Un peu las de leur comtesse, mais n’osant en rien témoigner, et honteux de marchander à une si flatteuse amitié les sacrifices qu’elle leur impose sans le savoir, ils laissent s’éterniser de jour en jour cette hospitalité si mal interprétée, si périlleuse. Et Dieu sait comment tout ceci finirait sans un coup de tête de l’honnête Nanny, la servante factotum du pauvre ménage, laquelle, lasse des impertinences de Mme Czerlaski et des soins qu’elle exige pour son affreux petit doguin, — plus lasse encore des méchans propos dont le long séjour de la comtesse est devenu l’occasion, — se décide à un heureux éclat d’impertinence plus qu’à moitié prémédité. La comtesse, — qui d’ailleurs vient de faire sa paix avec son frère en acceptant « les faits accomplis, » — quitte aussitôt le presbytère, laissant derrière elle, cela va sans dire, quelques dettes criardes dont Amos reste moralement responsable. Dans ce pauvre verre d’eau, — après cet heureux départ, — la tempête continue à sévir.