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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/315

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refuse d’exercer sur la pratique des cultes, les dévotes le revendiquent et s’y livrent avec ferveur. Rien n’échappe à la subtile analyse de ces casuistes en jupon, plus inexorables qu’aucun casuiste en soutane. Vous faut-il des preuves, lisez, dans Jane Eyre de miss Brontë, le portrait de ce jeune et beau missionnaire, si admirable, si insupportable; lisez aussi dans Shirley, du même auteur, les premiers chapitres, où sont esquissés de main de maître quelques ecclésiastiques de province. Etes-vous d’humeur plus sérieuse, ouvrez alors ce livre qui n’est pas un livre, cet énorme et curieux pamphlet où l’auteur de l’Oncle Tom a commenté son roman philanthropique [1]. Cherchez-y les chapitres où mistress Beecher-Stowe dissèque avec tant de verve indignée la prétendue logique du clergé anti-abolitioniste. Vous verrez comment, en vertu de principes et de mobiles bien différens, on peut se rencontrer dans une même colère et un même mépris. Vous verrez aussi à quelles indomptables brebis les pasteurs protestans ont affaire. Pour un catholique, il y a là un spectacle curieux, bien étranger à notre routine, à nos convenances. Pourtant quelques réflexions suffisent pour expliquer ce contraste si frappant. Le génie de la race, l’esprit de la religion s’opposent à ce qu’une Anglo-Saxonne protestante ressemble à une Française, ou, si l’on veut, à une Espagnole catholique. La première n’accepte qu’un joug volontaire, dont elle prétend se rendre compte; elle ne renonce jamais à ce droit du libre examen qui est l’essence même du protestantisme. Elle se constitue juge et critique de son guide spirituel, sans croire manquer à la discipline religieuse. Et d’ailleurs elle puise son droit de le mettre ainsi sur la sellette dans un ordre de rapports spéciaux qui existent entre elle et lui. Ce prêtre est encore un homme à ses yeux; cet homme, il peut demain la demander en mariage : excellent motif de le soumettre à un examen approfondi, n’est-il pas vrai? Motif excellent aussi pour qu’il ne sorte pas absolument sauf d’un pareil examen.

Les pseudonymes étant fort de mode à présent, il nous serait difficile de dire au juste si M. George Eliot, — l’auteur jusqu’ici inconnu, mais tout à coup remarqué des Scènes de la Vie cléricale, — est un émule de Dickens. ou une rivale de miss Brontë. Homme ou femme cependant, ces réflexions s’appliquent à lui, — ou à elle, — car, à quelque sexe qu’il appartienne, il n’est ni sceptique, ni indifférent. Il blâme, il censure, il raille même les dépositaires de la règle divine, mais non comme raille, censure ou blâme un philosophe mondain. A le juger d’après ses contes, c’est un de ces croyans dont les sentimens élevés, les aspirations idéales souffrent

  1. La Clé de la Case de l’Oncle Tom.