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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/238

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M. Tamberlick s’est fait entendre tour à tour à Madrid, à Barcelone et dans la capitale du Portugal. Engagé à Londres au théâtre de Covent-Garden, M. Tamberlick y a chanté avec un grand succès ce répertoire mêlé d’œuvres de tous les genres qui forme le divertissement du public anglais. Il y a successivement abordé le rôle d’Arnold de Guillaume Tell, ceux de Robert et de Raoul dans les opéras de Meyerbeer. M. Tamberlick est aussi engagé depuis plusieurs années au théâtre de Saint-Pétersbourg, dont la salle immense est plus favorable à l’émission de sa voix, assure-t-on, que celle de Ventadour, dont la sonorité n’est pas la qualité dominante. Cet artiste éminent était donc connu de l’Europe et même du Nouveau-Monde, car il a chanté pendant trois mois à Rio-Janeiro, lorsque le hasard lui fit traverser Paris, où il aspirait depuis longtemps à se faire entendre. Il nous est apparu pour la première fois dans le rôle d’Otello, non sans éprouver une assez vive émotion. Rassuré, après le grand duo du second acte, par les applaudissemens chaleureux du public, M. Tamberlick a repris ses avantages et a donné la mesure de son talent de chanteur dramatique. Il a été fort bien secondé par M. Belart, dont la jolie voix de ténor s’est vivifiée au contact de M. Tamberlick, et qui a chanté avec un bon sentiment le rôle de Rodrigo, par M. Corsi, qui a été remarquable dans le grand duo de la jalousie, et surtout par Mme Grisi, qui, dans le rôle de Desdemona, et particulièrement dans la scène finale, a retrouvé quelques-unes des belles inspirations de sa jeunesse.

D’une taille bien prise, qui n’est pas au-dessus de l’ordinaire, M. Tamberlick possède une voix de ténor élevée dont le vrai diapason s’étend depuis le la du médium jusqu’à l’octave supérieure. Les quelques notes qu’il possède encore dans la partie haute de l’échelle, telles que si, ut et même ut dièse, forment un complément de vibration, un luxe de sonorité masculine dont l’artiste peut se servir avec avantage pour exprimer certains élans de la passion, mais qui n’entrent pas dans ce qu’on appelle le corps de la voix et que les Italiens nomment tessatura. Les cordes graves de l’organe de M. Tamberlick sont presque toutes sourdes, et ne donnent que des sons pâteux et enroués. La voix de M. Tamberlick, qui a dû être dans l’origine d’un timbre délicieux, est aujourd’hui fatiguée, ternie et affectée d’un tremblottement involontaire dont l’artiste n’est plus le maître. Aussi sa vocalisation se ressent-elle beaucoup de cet état un peu maladif de son organe, car elle est lourde, inégale, strascinata, c’est-à-dire qu’elle n’aboutit qu’avec peine au terme d’une longue série diatonique. On a pu s’apercevoir de ces imperfections de mécanisme dès le premier morceau que chante Otello au commencement du premier acte :

Ah ! si per voi già sento
Nuòvo valore in petto.


Dans cet air magnifique, composé de gammes ascendantes dont Garcia faisait ressortir chaque note avec une puissance et une solidité admirables. M, Tamerlick n’est pas à son aise. Il retrouve une partie de ses avantages dans le second mouvement, premio maggior di questo, dont la phrase délicieuse lui siérait encore mieux, si elle était écrite quelques notes plus haut. Énergique dans le finale du premier acte, M. Tamberlick s’élève jusqu’au pathétique dans le fameux duo de la jalousie avec Iago II déclame avec un senti-