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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/235

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révolution et de l’empire, de la restauration, de la monarchie de juillet, de la seconde république : l’énumération est assez longue. Une révolution vient clore successivement ces périodes diverses de notre histoire, et chaque période, sorte de saison morale et politique, passe en laissant des souvenirs distincts. Qui peut recueillir ces souvenirs, si ce n’est les contemporains successifs de tous ces régimes qui se pressent déjà derrière nous ? Mais sous quelle forme se produiront de tels témoignages ? Des mémoires intimes, tout personnels et prématurés, ressembleront à une œuvre de vanité puérile, à une indiscrétion calculée ou vulgaire ; l’histoire risquera d’être passionnée et de se faire la complaisante de l’esprit de parti. Éviter ces écueils, intéresser les esprits à toutes les choses de son siècle sans se livrer à de frivoles divulgations, demeurer impartial dans ses jugemens sans abdiquer un certain idéal politique, mêler des impressions directes, quoique toujours réservées, au récit des événemens accomplis, c’est Jà, on peut le dire, la pensée qui a inspiré M. Guizot dans le livre qu’il publie aujourd’hui sous le titre de Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps. Le premier volume a seul paru jusqu’ici, et il conduit jusqu’à la révolution de 1830. Jeune homme obscur et mûri par l’étude sous l’empire, fonctionnaire, publiciste, professeur sous la restauration, député, ministre, président du conseil sous la royauté de juillet, M. Guizot réunissait une double condition pour écrire le livre qu’il met au jour : il a pris part à toutes les luttes de la pensée, et il a manié les affaires de son pays. L’historien, le penseur, en lui, n’a point été sans influence sur le politique, et l’homme d’état conseille l’historien par l’expérience pratique des choses. On connaît assez d’ailleurs les procédés d’esprit de M. Guizot. L’auteur de l’Histoire de la civilisation n’est pas de l’école pittoresque : il condense et résume les événemens d’une époque plus qu’il ne les peint ; il s’inquiète peu de l’originalité superficielle et extérieure des hommes, il ressaisit pour ainsi dire leur figure morale. Sa grande et réelle supériorité d’écrivain se révèle dans l’analyse d’une situation, dans la description des courans d’idées. C’est ainsi que M. Guizot écrit encore les Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps. Il ne peut parler beaucoup de l’empire, il en dit assez cependant pour laisser voir ce mouvement d’intelligence qui s’accomplissait, ce travail solitaire d’un certain nombre d’esprits qui n’étaient point assurément dangereux par eux-mêmes, qui ne conspiraient nullement, mais qu’une force invincible portait vers un autre idéal. Quand vient la restauration, M. Guizot est déjà tout prêt à entrer dans la vie active : il est secrétaire-général avec M. de Montesquiou ; enfin la carrière est ouverte devant lui, et c’est dès ce moment que ses souvenirs peuvent devenir plus précis et plus instructifs.

Ce n’est point sans doute, comme nous le disions, que ce livre de Mémoires puisse offrir à une curiosité futile l’appât de détails inconnus ; il ne révèle peut-être rien d’essentiellement nouveau. Il a du moins le mérite de remettre en lumière un temps où le régime constitutionnel se fondait dans les circonstances les plus critiques, au milieu du travail de tous les partis et de l’incandescence de toutes les passions. Une chose doit frapper surtout dans le livre de M. Guizot, c’est que tous les efforts, même ceux des hommes qui passaient pour aimer le moins la liberté, tendaient, en ce premier moment, à propager l’esprit des institutions nouvelles. C’étaient les royalistes de 1815