Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/205

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la portion la plus curieuse et la plus originale du monde littéraire américain, se tait et semble avoir dit son dernier mot. Au milieu de cette disette intellectuelle et de cette abdication de la pensée, bienvenu sera le livre qui nous récompensera de nos stériles lectures, de l’ennui qu’elles nous ont causé, et du temps perdu sans plaisir ni profit!

Le dernier livre venant d’Amérique qui nous ait procuré cette satisfaction est l’histoire d’une conversion. Le titre du livre, le Converti, et le nom de l’auteur, M. Brownson, ont vivement piqué notre curiosité. Les conversions ne sont plus guère de notre temps, pas plus que l’ardeur religieuse, ce qui d’ailleurs est loin de nous faire honneur, et indique clairement que nous avons pour la vérité un zèle modéré. Nous ne répudions plus les idoles que nous avons adorées, lorsque nous avons reconnu qu’elles ne sont que des idoles; comme des prêtres incrédules, nous continuons indifféremment, et sans que notre conscience nous adresse un seul reproche, à sacrifier aux fausses divinités que notre intelligence condamne. Si nous désertons les anciens autels, l’envie ne nous prend guère d’en embrasser de nouveaux. Lorsque nous devenons sceptiques ou incrédules, nous ne cessons pas pour cela de donner aux croyances que nous avons abandonnées des marques extérieures de respect et même de soumission, car nous avons transporté la politesse mondaine dans les choses de l’intelligence et de la foi. Un catholique qui se sent entraîné vers le protestantisme ou un protestant qui se sent entraîné vers le catholicisme juge rarement convenable de faire publiquement adhésion à ce qu’il croit la vérité, et de renoncer solennellement à ce qu’il croit l’erreur. Nous avons horreur du scandale : qu’en dira le monde? qu’en penseront nos amis? Nous redoutons les regards sévères, le mécontentement, la froideur que nous vaudra notre courage. Et d’ailleurs à quoi bon nous créer des embarras qui entraveront notre fortune, lorsque nous pouvons, sans troubler le repos de nos semblables, rester fidèles à nos convictions? Il est aussi avec le monde des accommodemens. Le monde vous pardonnera facilement vos opinions, car le salut de votre âme n’est pas ce qui l’occupe; tout ce qu’il vous demande, c’est de ne pas les professer publiquement, de ne pas déranger l’oreiller sur lequel il aime à dormir. C’est à ce parti que s’arrêtent prudemment beaucoup de gens qui ont déclamé et déclament peut-être contre les jésuites, et qui appliquent à leur plus grand bénéfice la doctrine des réticences mentales. Les conversions sont donc très rares de notre temps, si rares qu’on les attribue communément à de tout autres motifs que l’ardeur religieuse. Chose curieuse, et qui donne bien la mesure du sens moral de notre époque, on attribue ces rares conversions à