Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/179

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


a pas de voyageur qui, en traversant l’Autriche, n’aura été frappé de ce fait. Lorsqu’en 1855 et 1856 l’esprit de spéculation, qui dominait alors en Europe, commença à envahir l’Autriche, et y fut appelé, encouragé par le gouvernement, il fallut que des noms aristocratiques, de grandes positions sociales se missent à la tête de ces entreprises pour les populariser et leur gagner la confiance des masses. Il y eut alors de hautes capacités financières de l’étranger qui, méconnaissant cet état de choses, imaginèrent de fonder de semblables entreprises sur l’association seule des capitaux; elles échouèrent. Aussi voyons-nous à la tête de toutes ces entreprises, instituts de crédit, compagnies de chemins de fer, etc., les noms les plus illustres, les personnages les plus connus de la noblesse autrichienne. A l’exception de l’Angleterre, l’Autriche est peut-être le seul pays où la noblesse soit de nos jours non-seulement riche et puissante, mais respectée et populaire, où elle offre un élément précieux de gouvernement et d’organisation politique avec lequel il serait facile à un législateur éclairé d’établir un gouvernement monarchique modèle, entouré d’institutions à la fois libres et conservatrices, réunissant dans son ensemble la solidité et la grandeur. S’il existe en Europe un pays qui soit en position de pouvoir imiter avec succès les institutions de l’Angleterre, c’est bien certainement l’Autriche.

Eh bien! cette aristocratie, pour nous servir d’une phrase devenue célèbre, « boude et se recueille. » Au contraire de la noblesse hongroise, qui est toujours restée une puissance politique et a courageusement combattu à la tête des différens partis constitutionnels, l’aristocratie autrichienne avait abdiqué sa position politique depuis plus d’un demi-siècle. Oubliant ses devoirs envers son souverain et envers son pays, oubliant que « noblesse oblige, » elle s’était condamnée à un nihilisme politique qu’elle poussa jusqu’à s’interdire toute opinion en matières politiques. C’est ainsi qu’elle perdit successivement le goût et l’intelligence des affaires publiques, et jusqu’au souvenir de son histoire, au sentiment de ses droits et de ceux de son pays. Le gouvernement n’eut garde de la retirer de cet abaissement volontaire : il lui conserva des faveurs personnelles, de vaines distinctions; il garda même les anciennes formes constitutionnelles pour la maintenir et la confirmer dans ses illusions sur sa nullité absolue. A l’exception du parti, peu nombreux encore, qui quelques années avant la révolution embrassa la cause de la réforme dans les assemblées provinciales, cet état de choses se prolongea jusqu’en 1848. La noblesse, je le répète, perdit jusqu’au souvenir de sa dignité, et se partagea insensiblement en deux catégories également insignifiantes, dont l’une faisait foule dans les antichambres