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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/155

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(et ce ne sont pas des enfans) sacrifieraient l’une bien volontiers pour garder l’autre. Loin de nous l’idée de condamner l’esprit de nationalité et les efforts qui tendent à garantir le libre développement des différentes races ! Ce que nous n’admettons pas, c’est qu’on prétende sur la base de la nationalité fonder de nouveaux établissemens politiques, renverser les gouvernemens actuels, et refaire la carte de l’Europe une grammaire à la main. Il y a des hommes qui ne reconnaissent d’autre lien entre les peuples que celui de la langue, et qui n’attachent aucun prix aux liens qui naissent d’intérêts plus élevés, de l’avantage par exemple qu’on trouve dans le système politique de notre temps à être astre plutôt que planète. Souvent d’ailleurs une nationalité ne peut se développer que par le contact journalier, la coexistence politique avec une société assez puissante pour la protéger, assez éclairée pour diriger ses progrès. L’école dont nous parlons fait bon marché de pareilles considérations. Son idéal, c’est un groupe de gouvernemens exclusifs correspondant aux diverses populations que sépare une seule barrière, celle de la langue. Nous venons de dire dans quelle mesure nous sympathisions avec l’esprit de nationalité ; il est superflu d’ajouter qu’en repoussant les exagérations de quelques esprits chimériques, nous n’entendons exclure ni la conservation scrupuleuse et la culture intelligente des diverses langues en littérature, ni le maintien d’autres élémens précieux de la vie morale d’un peuple. Ce que nous écartons, ce sont les conséquences absolues tirées d’un système qui, s’il peut dans l’ordre purement intellectuel exercer une heureuse influence, est politiquement incompatible avec les véritables intérêts de l’Europe.

On comprend sans peine que ce système compte parmi ses adhérons les ennemis les plus acharnés de l’Autriche, ceux qui à toute occasion proclament sa chute prochaine, et y travaillent de tous leurs efforts. L’existence prolongée de l’Autriche ne serait-elle pas en effet la preuve la plus évidente de la fausseté de leurs principes ?

L’empire autrichien n’est et ne saurait être fondé sur une nationalité unique. Sa tâche au contraire est de prouver par le fait que l’unité de race, ou même une nationalité prédominante, n’est pas pour un gouvernement une condition absolue d’existence, de solidité, de progrès. La position de l’Autriche est telle que si, même en commettant un suicide politique, elle voulait et pouvait renoncer à sa propre existence, il serait absolument impossible d’entreprendre une réorganisation des provinces qui la composent sur la base d’une nationalité unique ou prédominante, tant les différentes races qui habitent ses différentes provinces[1] sont confondues. En Bohême,

  1. On doit excepter toutefois les provinces lombardo-vénitiennes.