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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/122

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Mais est-il permis de modifier ainsi le récit du grand capitaine, de douter de ses assertions ? Les contemporains le pensaient. « Ses Commentaires ne brillent ni par le soin ni par l’exactitude, disait Pollion. Pour les actions de ses lieutenans, il ajoute foi trop légèrement à leurs rapports, et quant à ce qui s’est passé sous ses yeux, il altère souvent la vérité, soit de propos délibéré, soit par manque de mémoire[1]. » Pollion est une autorité considérable. Orateur éminent, critique délicat, ami de Cicéron et de Virgile, il avait lui-même composé une histoire des guerres civiles, et ce travail nous a valu une des plus belles odes d’Horace (première du deuxième livre) ; mais républicain d’opinion, s’il ne l’était pas en pratique, regrettant les libertés de sa patrie tout en courtisant César, Antoine et Octave, il se vengeait peut-être de sa servilité par la sévérité de ses jugemens sur les œuvres de ceux qu’il avait adulés à contre-cœur. Son appréciation des Commentaires nous semble dure et peut-être injuste. Rien dans César ne laisse soupçonner une crédulité trop naïve, et de nombreux exemples prouvent que sa mémoire était à la hauteur de ses autres facultés. Quant au mérite littéraire de ses écrits, Cicéron, dont l’opinion en pareille matière a bien autant de poids que celle de Pollion, et qui ne lui cédait assurément pas en indépendance, — car si on peut lui reprocher quelques faiblesses politiques, on ne saurait oublier que par sa courageuse conduite lors de la conjuration de Catilina il a retardé de plusieurs années l’asservissement de Rome, et que sa résistance aux oppresseurs de sa patrie lui a coûté la vie, — Cicéron, dis-je, regardait les Commentaires comme un modèle du genre et comme un livre excellent[2]. Nous ne pouvons qu’accepter respectueusement la sentence d’un pareil juge, et, bien qu’il se prononce plutôt sur le mérite de l’écrivain que sur son exactitude, nous nous appuyons de son sentiment pour adopter celui de Montaigne, qui tenait César pour « le plus net, le plus disert et le plus sincère historien qui fut jamais[3]. » Il nous paraîtrait seulement plus exact de dire : le plus sincère de ceux qui ont écrit leur propre histoire ; car il y a une grande différence entre raconter les actions d’autrui, quelque chaleur, quelque passion qu’on y apporte, et retracer des faits où l’on a été soi-même le principal acteur.

Parcourons les récits de celui des modernes dont le nom vient le plus naturellement à l’esprit quand on prononce le nom de César ; laissons de côté et ses bulletins, destinés à produire sur l’esprit public un effet momentané, et ces pages dictées à Sainte-Hélène pour repousser loin de lui la responsabilité des calamités qui avaient frappé

  1. Suetonius, D. J. Cæsar., 56.
  2. De Claris Oratoribus, 75.
  3. Note manuscrite sur son exemplaire des Commentaires.