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Page:Revue des Deux Mondes - 1858 - tome 15.djvu/115

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cavalerie une partie de son infanterie, quoique l’événement lui ait donné tort. Mais en tout cas n’aurait-il pas dû sortir lui-même d’Alesia ? N’aurait-il pas pu remettre le commandement de la place à un homme résolu, tel que Critognat par exemple, et s’en aller veiller à l’organisation de l’armée de secours ? Si cette armée avait eu à sa tête un chef unique au lieu d’être abandonnée à la direction anarchique de quatre généraux et d’un conseil, il eût sans doute régné dans ses opérations un peu de cet ensemble qui fit si cruellement défaut, au moins dans les deux dernières tentatives des Gaulois. Vercingétorix était homme à comprendre combien sa présence eût été utile hors d’Alesia. Deux motifs cependant pouvaient le retenir dans cette ville. La garnison se composait des troupes qui lui étaient connues, de l’infanterie qu’il avait amenée d’Auvergne[1] et sur le dévouement de laquelle il pouvait compter. Or se séparer de ses compatriotes, de ses anciens soldats, s’en aller seul au milieu des Éduens malveillans et peut-être perfides, c’était risquer beaucoup. Toutefois une semblable crainte était-elle de nature à influer sur la grande âme de Vercingétorix ? Ne restait-il pas plutôt dans Alesia comme au poste le plus périlleux ? Ne voulait-il pas partager les dangers de l’élite des soldats gaulois ? Ne sentait-il pas que lui seul pouvait y soutenir leur courage ? Et tout de suite on se demande si la garnison d’Alesia n’était pas moins nombreuse et plus exposée que ne le dit César.

Le doute augmente quand on voit le général des assiégés, après le départ de sa cavalerie, renfermer toute son infanterie dans la place[2], évacuant ainsi le camp retranché qu’il occupait d’abord à l’est, sous les murs de la ville. Quelque étendue qu’on suppose à l’oppidum, il est impossible d’admettre que la présence de 80 000 hommes n’y ait pas produit un grand encombrement. Le camp retranché n’était pas menacé ; César ne songea pas un moment à l’attaquer. En y maintenant une partie de l’armée, Vercingétorix restait plus rapproché de l’ennemi ; ses sorties pouvaient être plus soudaines et plus redoutables. Eût-il renoncé à cet avantage essentiel s’il avait eu 80 000 guerriers à sa disposition ? Mais ce qui suit est encore plus extraordinaire. Cette immense garnison et toute la population de la ville peuvent subsister pendant quarante ou cin-

  1. « Peditatu, quem ante habuerit, se fore contentum dicit. » B. G., vii, 64. « Interea… hostium copiæ ex Arvernis… conveniunt. » Ibid., 66.
  2. « Copias omnes quas pro oppido collocaverat in oppidum recipit. » B. G., vii, 71. Plus loin, dans le récit du dernier engagement (ch. 84), plusieurs éditions font reparaître le camp retranché d’une façon peu explicable : « Vercingétorix… ex oppido egreditur ; a castris longurios et cætera profert. » Nous avons préféré suivre la leçon adoptée par M. Nipperdey : «… Egreditur ; crates, longurios et cætera profert. » Cela nous parait plus vraisemblable et plus logique.