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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/99

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succès toujours croissant du free trade en Angleterre a fini par attirer l’attention des esprits les plus rebelles, et ce qui a surtout donné aux idées de liberté commerciale un auxiliaire efficace, c’est la hausse continue qui s’est produite sur toute espèce de marchandises, notamment sur les denrées alimentaires.

Cette hausse a provoqué de la part du gouvernement actuel une série de mesures qui toutes portent de profondes atteintes au régime traditionnel. En 1847, on avait attendu, par ménagement pour les intérêts qui se croyaient menacés que le prix moyen du blé eût atteint 30 francs l’hectolitre, avant de suspendre l’échelle mobile, considérée comme le palladium de l’agriculture nationale. L’expérience prouva qu’on eût mieux fait de s’y prendre plus tôt, car on vit le blé monter jusqu’à 50 francs en Lorraine et en Alsace, avant que l’importation eût eu le temps d’arriver. En 1853, éclairé par ce qui s’était passé en 1847, on a pris la même mesure dès que le prix moyen du blé est arrivé à 25 francs, et on s’en est en définitive assez bien trouvé, puisque la hausse n’a pas atteint tout à fait le même point. Aujourd’hui l’échelle mobile est suspendue depuis trois ans, et il ne paraît pas qu’il soit question de la rétablir, le prix moyen étant encore, d’après le dernier tableau officiel, de 30 fr. Depuis trois ans, le blé étranger entre en France à un simple droit de balance de 25 centimes l’hectolitre, c’est-à-dire sans payer de droits.

Un régime analogue est en vigueur, depuis à peu près le même temps, pour le bétail. Les bœufs étrangers payaient autrefois 50 fr. par tête, les vaches 15, les moutons 5 fr., plus le décime ; un décret impérial du 14 septembre 1853, rendu à l’occasion d’une hausse extraordinaire de la viande, a réduit ces gros tarifs à un droit de 3 francs pour les bœufs, 1 franc pour les vaches, 25 centimes pour les moutons, c’est-à-dire rien ou à peu près rien, jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné. Enfin les laines étrangères étaient soumises à un droit de 20 pour 100. Un décret du 19 janvier 1856, également provoqué par une hausse sensible dans les laines indigènes, a changé le droit proportionnel en un droit fixe au poids, qui n’admet plus que deux catégories de laines, les fines et les communes, et qui, pour les unes comme pour les autres, est sensiblement réduit. D’autres dégrèvemens ont eu lieu encore, mais je me borne à ce qui est agricole. À l’heure qu’il est, aucun des produits agricoles français n’est défendu contre la concurrence étrangère ; le régime appelé protecteur n’existe plus pour l’agriculture.

Je ne dis pas que la question soit gagnée : bien loin de là. Le nouveau régime n’est que provisoire. Le gouvernement, investi en matière de douanes d’une autorité illimitée, peut à tout moment