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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/918

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Certes on ne peut nier que l’épreuve imposée à ces trois personnages ne soit habilement conçue. Tous les sentimens sont vrais, toutes les pensées sont faciles à justifier. Rien d’inutile, rien d’artificiel. Tous ceux qui ont connu tour à tour la solitude et l’agitation s’associent à l’émotion de Rouvière. La honte et l’embarras de Dupuis en face du voyageur sont dessinés d’après nature, et l’auteur a su éviter toute exagération. Il n’y a rien d’inutile, tout est vrai, et pourtant il est permis de reprocher à M. Feuillet d’avoir circonscrit dans des limites trop étroites le développement poétique de sa pensée. Sans accroître beaucoup le nombre des personnages, il pouvait rendre l’épreuve plus difficile pour Dupuis, et retarder la conversion de Rouvière. À coup sûr, je n’entends pas plaider ici la cause de l’immobilité. Il me paraît impossible de connaître la mesure de son intelligence en n’abandonnant jamais la vue de son clocher. Cependant la vie casanière engourdit nos facultés, le mouvement sans trêve et sans but laisse dans l’âme une mélancolie profonde. Je trouve donc que Rouvière, après avoir tant couru, a cent fois raison de se reposer. Je crois seulement que Dupuis, qui n’a pas bougé depuis trente-cinq ans, qui n’a pas même réalisé le rêve unique de sa jeunesse, qui a nourri si longtemps l’espérance de voir les Pyrénées et n’a pas contenté son envie, devrait embrasser avec plus d’ardeur le projet imaginé par son vieux camarade. Il sent qu’il s’est rouillé, que son intelligence s’est appauvrie, engourdie dans une suite de journées toujours pareilles, toujours prévues. Je ne pense pas me tromper en affirmant que M. Feuillet pouvait traiter plus largement cette donnée, dont je reconnais d’ailleurs l’importance morale, ou plutôt c’est en raison même de son importance qu’elle me paraissait mériter un cadre plus étendu. Le Village est une esquisse charmante. Quelques développemens en eussent fait un tableau qui, au lieu de plaire et d’émouvoir doucement, eût dominé la foule.

L’opinion que j’exprime ici trouvera sans doute plus d’un contradicteur. Ce que j’appelle timidité sera pour bien des gens une preuve de sagesse. Tandis que je reproche à M. Feuillet de n’avoir pas fait tout ce qu’il pouvait faire, de n’avoir pas traité assez hardiment la donnée gracieuse qu’il avait choisie, d’autres lui sauront bon gré de sa réserve. Il est certain que la sobriété dans les développemens, lors même qu’elle est poussée à l’excès, mérite l’approbation des hommes de goût Ne rien dire de trop, ne dit-on pas tout ce qu’il faut, est aujourd’hui un signe d’originalité. Demeurer vrai, et, par crainte de la prolixité, ne pas montrer la vérité sous toutes ses faces, est sans doute un mérite qui ne court pas les rues. Je ne m’étonne pas que le Village soit accepté par le plus grand nombre des spectateurs comme une œuvre complète : sans partager cet avis, je n’y vois rien d’inattendu ; mais comme les données vraies deviennent plus rares de jour en jour, comme on rencontre plus souvent le talent que la sincérité, on me pardonnera de souhaiter chez M. Feuillet un peu plus de hardiesse. Il observe avec diligence, il dessine avec finesse. C’en est assez pour obtenir le suffrage des hommes de goût. S’il tentait de peindre au lieu d’esquisser, j’aime à croire qu’il resterait sincère, et ne se laisserait pas séduire par les ruses du métier. Nous avons parmi nous des écrivains habiles qui savent tirer parti du sujet le plus indigent. M. Feuillet, qui manie notre langue avec élégance, se défie trop des ressorts dramatiques. Pour laisser à sa pensée toute sa valeur, toute