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Il y a des avances qui rentrent tout entières dans une seule année. De même pour le capital dépensé en améliorations foncières : si un drainage, une irrigation, un défoncement, un endiguement, un chemin rural ne donnent pas 10 pour 100 de ce qu’ils coûtent, dont moitié pour le propriétaire et moitié pour le fermier, ils sont mal faits ou faits mal à propos. Il ne faut pas qu’un bon chemin rural par exemple, qui a coûté 1,000 francs, épargne beaucoup de frais de traction, de réparation de charrettes, de temps perdu par les hommes et les animaux, pour représenter au bout de l’année une économie de 100 francs.

La seule différence essentielle entre l’agriculture et l’industrie, c’est que les entreprises agricoles ont des bornes plus étroites que les autres. Un cultivateur peut difficilement diriger avec profit au-delà d’une certaine étendue de terre ; un capital roulant de 100,000 fr. est déjà considérable pour une seule exploitation ; s’il arrive quelquefois qu’on aille au-delà, ce n’est que dans des cas exceptionnels. Un chef d’industrie peut, au contraire, gouverner plusieurs millions sans embarras et multiplier ses profits par la somme des capitaux dont il dispose. Cette infériorité est réelle, mais il ne faut pas l’exagérer. Au point de vue de l’intérêt général, elle n’a aucune valeur. Qu’importe au bien public qu’une seule personne administre un mil lion, ou que ce million soit partagé entre dix, vingt, trente entrepreneurs, si le résultat final est le même ? Il vaut même mieux à certains égards qu’un bénéfice annuel de 100,000 francs soit réparti entre plusieurs qu’accumulé sur une seule tête. Outre que le bien-être moyen et la justice distributive y gagnent, la moralité publique et la production elle-même y sont intéressées, en ce sens que les fortunes grandes et rapides tournent au luxe plus facilement. Les ambitions sont moins excitées, j’en conviens, et, sous ce rapport, l’impulsion est moins forte ; mais, même au point de vue des intérêts individuels, une industrie en quelque sorte universelle, qui permet à plus d’élus d’arriver au profit, a bien son prix, auprès de celles qui portent des résultats plus concentrés, accessibles seulement à un petit nombre.

Il n’est pas d’ailleurs absolument impossible de donner à des entreprises agricoles la forme qui a aujourd’hui le plus de faveur, celle des sociétés par actions. Cette forme peut, à certains égards, remplir un vide dans l’agriculture comme dans l’industrie. Nous manquons à peu près en France d’un élément qui a beaucoup contribué en Angleterre au progrès rural, la grande propriété. Il n’est nullement à désirer qu’elle se substitue chez nous à la petite : celle-ci est beaucoup plus conforme à la tendance générale de notre, société ; elle aurait cependant, non comme règle, mais comme exception, une utilité réelle, même pour activer les progrès de l’autre. Toutes les