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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/850

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pour cultiver l’autre ; mieux vaut même renoncer tout à fait au plaisir d’être propriétaire, plaisir qu’on paie quelquefois fort cher, et se faire uniquement fermier. Un fermier aisé est plus riche qu’un propriétaire obéré. Le crédit viendra de lui-même alors, quand on verra les affaires des cultivateurs bien faites, par l’emploi intelligent de leur propre capital. Il est déjà venu partout où ce fait heureux s’est présenté. Si le crédit peut être une cause, il est encore plus un effet : la confiance ne se commande pas, elle se gagne.

Il faut surtout éviter avec soin, dans tous ces beaux projets d’organisation, de porter atteinte au crédit privé. Nous avons vu à plusieurs reprises combien les meilleures intentions du monde, quand elles sont mal éclairées, peuvent nuire aux intérêts qu’elles prétendent servir. On n’avait jamais tant promis à l’agriculture qu’après la révolution de 1848, et jamais l’agriculture n’a été plus malheureuse. Les conditions de la vie sont devenues d’autant plus chères qu’on a plus parlé de la vie à bon marché. De même il n’y a jamais eu moins de véritable crédit que depuis qu’on préconise tant le crédit. Parcourez nos provinces ; les sources ordinaires où puisaient le commerce et l’agriculture sont taries ; les banquiers n’ont plus d’argent, les portefeuilles se vident, l’hypothèque se retire. Autrefois un capitaliste était un homme qui prêtait à ses voisins sous toutes les formes ; aujourd’hui on ne prête sur hypothèque ou sur billet que le moins possible. Les capitalistes sont dans leur droit en agissant ainsi ; le mal vient de ce qu’on leur a donné trop d’intérêt à faire d’autres placemens. L’économie politique est importune, je le sais, parce qu’elle écarte les chimères et les fausses apparences ; mais si l’on peut nier ses principes, on ne les viole jamais impunément.

Il n’est pas vrai, comme on le croit en général ; que les capitaux trouvent nécessairement dans l’agriculture une moindre rémunération que dans l’industrie. S’il en était ainsi, il y a longtemps que l’agriculture serait délaissée ; elle ne l’est pas pourtant et surtout elle ne l’a pas été, puisque dans un intervalle de trente ans, de 1815 à 1847, elle a fait d’immenses progrès. L’erreur vient de deux ou trois confusions. D’abord on s’exagère les profits industriels ; on ne veut voir que les grands succès, et on oublié les ruines beaucoup plus nombreuses qui jonchent le sol. Puis les capitaux qui se portent sur l’agriculture prennent une autre forme que ceux de l’industrie ; ceux-ci procèdent par masses visibles, ils se concentrent dans un petit nombre d’établissemens qui frappent l’œil et l’imagination ; les autres se dispersent sur 1 immense étendue du territoire ils agissent par petites fractions, mais qui, réunies, font un énorme total. Supposez que chaque hectare absorbe en moyenne 10 fr. seulement par