Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/835

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Lorenzo achevait à peine de parler, lorsque la camériste Teresa, qui ne s’endormait jamais avant sa maîtresse, entra précipitamment dans la chambre de Beata, en s’écriant avec terreur : — Signora, son excellence votre père vient de ce côté !

Il y eut alors un moment de confusion et d’extrême angoisse pendant lequel le chevalier, ne sachant comment se soustraire aux regards du sénateur, s’il entrait dans l’appartement de sa fille, resta immobile à la place où il se trouvait ; puis, franchissant la balustrade, il mit un pied sur le rebord extérieur du balcon qui faisait saillie sur le canal. Beata tremblait, et Lorenzo n’était pas moins ému, tandis que la pauvre Teresa se tenait aux aguets devant la porte de sa maîtresse. Cependant le bruit sourd des pas du sénateur dans le long corridor devenait de plus en plus distinct ; il fallait prendre un parti : ou bien affronter hardiment le père de Beata et lui tout avouer, ou se tenir caché derrière la fenêtre qu’on aurait fermée, car il n’y avait pas moyen de s’échapper par une autre issue. Dans une situation aussi périlleuse, Lorenzo, qui se tenait toujours cramponné à la balustrade, sur le rebord extérieur du balcon, uniquement préoccupé de sauver l’honneur et la paix domestique de la noble fille qu’il avait compromise, eut comme une vision généreuse qui illumina rapidement son esprit. Se débarrassant de son petit manteau, qu’il jeta loin de lui, il attendit qu’on frappât à la porte, et se précipita du haut du balcon dans les eaux profondes du Canalazzo. Au bruit de sa chute, Beata poussa un cri déchirant et tomba évanouie. Son père, qui était entré une seconde après, et qui avait tout deviné, s’empressa de la relever, et l’étreignant contre son cœur, il lui dit d’une voix : attendrie : — Vous voulez donc me faire mourir de douleur, ma fille ?

En disant ces mots, le sénateur se laissa choir sur la chaise que Beata avait placée près du balcon ; Celle-ci, pleurant à chaudes larmes, se jeta alors aux genoux de son père, qu’elle embrassait avec effusion et sans proférer une parole ; mais de son âme, oppressée par la honte, par le respect filial, par l’amour de Lorenzo qui venait de s’immoler pour elle, et qu’elle devait croire perdu à jamais, semblaient sortir les mêmes accens qu’un chantre divin a prêtés à Desdemona dans une situation presque semblable :

Se il padre m’abbandona,
Da chi sperar pieta !


PAUL SCUDO.