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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/832

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se contenant plus, se lève et s’écrie avec un véritable transport : — Dieu du ciel ! ai-je bien entendu ? Vous ne me haïssez pas, vous avez quelque pitié de moi, Beata ! Le spectacle de mon amour ne vous est donc pas indifférent ? Ah ! s’il est vrai que vous éprouviez pour moi plus que de la compassion, si votre cœur n’est point insensible aux vœux que je forme depuis que la Providence m’a conduit à vos pieds, si vous ne repoussez pas les adorations d’une âme qui est toute remplie de votre image et qui vous sera dévouée jusqu’à la mort, Eh bien ! suivez-moi, partons ensemble ; allons chercher sur la terre étrangère un refuge, un coin paisible où il me soit permis de vous consacrer ma vie. Je suis jeune, j’ai quelques talens, je travaillerai, et je m’efforcerai de tirer de mes facultés de quoi embellir vos jours. Venez, partons, et que l’amour conduise nos pas vers un port fortuné !

En prononçant ces dernières paroles, Lorenzo enlaçait la taille de Beata, qui, de faiblesse et de bonheur, inclina sa tête charmante sur l’épaule de son amant. Après un instant de ravissement silencieux : — Hélas ! répondit Beata en se dégageant de la douce étreinte, c’est là un beau rêve impossible. Vous oubliez, Lorenzo, que je suis la fille du sénateur Zeno.

— C’est vrai, répondit le chevalier Sarti, blessé de cette remarque, et j’oubliais aussi que dans le cœur d’une gentildonna tout est subordonné aux préjugés de caste.

— Vous voulez dire sans doute au sentiment de l’honneur, répliqua Beata avec fierté. Vous avez de l’esprit, Lorenzo, des connaissances, une imagination brillante et des idées généreuses qui m’ont inspiré pour vous un intérêt que je ne veux pas dissimuler ; mais il ne vous est pas moins difficile de comprendre quels devoirs imposent à une femme les traditions d’une famille illustre. Je ne sais pas ce que je ferais, si je n’avais à répondre de mes actes qu’à ma seule conscience ; mais enfin je suis une fille de Venise, qui compte parmi ses ancêtres un doge de la république.

— Je comprends très bien, signora, dit Lorenzo avec un mélange d’ironie et d’émotion, que le fils de Catarina Sarti n’est pas digne d’aspirer à un bonheur qui appartient de droit au chevalier Grimani. Pauvre et sans aïeux, je ne puis vous offrir qu’un cœur dévoué, un amour immense. Ah ! que n’êtes-vous la fille d’un gondolier, ou que ne puis-je mettre à vos pieds le trône de Venise, et vous verriez si mon cœur s’inquiéterait alors de l’opinion des hommes ! C’est vous, Beata, que j’adore, et non pas le nom que vous portez. Aucune lâche convoitise de fortune ni d’ambition ne souille la pureté de mes sentimens.

— Vous vous méprenez sur le sens de mes paroles, répliqua la