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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/831

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renversé à ses pieds. Il la prend dans ses bras, écarte ses beaux cheveux blonds et appose ses lèvres frémissantes sur sa bouche divine. O mon Dieu ! qui pourra dire ce qu’éprouvèrent ces deux âmes confondant leurs soupirs dans un baiser ineffable !

Beata se réveille cependant, et, soulevant peu à peu ses paupières engourdies, elle reconnaît Lorenzo, qui l’étreignait dans ses bras. Elle se lève brusquement, et repousse son contact avec indignation.

— Lâche que tu es, s’écrie-t-elle, qui t’a permis de franchir le seuil de cette porte ? Me prends-tu donc pour une Vicentina, que tu oses m’outrager ainsi ? Tu n’as pas encore appris à distinguer une gentildonna d’une baladine de place publique ? Ingannatore ! ajouta-t-elle tout bas en fondant en larmes.

Lorenzo, tout interdit et ne sachant que répondre à cette apostrophe foudroyante, se laissa tomber sur une chaise, et, se couvrant le visage de ses deux mains, il se mit à pleurer sans proférer une parole.

— Pardonnez-moi, Lorenzo, lui dit alors Beata, attendrie à son tour de ce langage muet, pardonnez-moi les paroles amères qui viennent de m’échapper… Mais, dites-moi, qui vous a enhardi à ce point ? Comment avez-vous pu monter ici à cette heure, et que me voulez-vous ?

— Ce que je vous veux ? répondit Lorenzo en sanglotant. Hélas ! pouvez-vous me le demander ? Voilà plus d’un an que je tourne autour de ce palais sans pouvoir y pénétrer. Le cri que j’ai entendu sortir de cet appartement m’ayant fait craindre quelque grand malheur, je suis accouru, au risque de vous déplaire et de perdre le seul bien qui m’attache à la vie.

— Je vous remercie, répondit Beata d’une voix plus calme ; mais vous avez commis une grande imprudence, car si mon père vous surprenait ici, vous seriez perdu.

— Eh ! qu’il me surprenne donc, qu’il me chasse une seconde fois de son palais, qu’il me fasse appréhender par ses sbires et jeter dans un puits de la tyrannie patricienne ! Je supporterai tout avec joie,… si vous daignez compatir à mes peines. Beata, ange de mon cœur, cher et unique objet de mes pensées, ô vous qui m’avez soulevé de terre et introduit dans les régions sereines de la vie, dites un mot, et je retombe dans le néant d’où vous m’avez tiré,… car je vous adore.

Étonnée d’un langage si nouveau pour elle, et qui remuait toutes les fibres de son âme, Beata resta muette et comme enivrée de sa félicité ; puis, rompant un silence qui lui pesait, elle dit d’une voix languissante : — Ingrat que vous êtes, vous ne pensez qu’à vous !

À cet aveu indirect échappé à la tendresse de Beata, Lorenzo, ne