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bienfaits dont on l’avait comblé. Les domestiques reçurent l’injonction de n’avoir plus aucun rapport avec le chevalier Sarti, et l’abbé Zamaria lui-même dut mettre de la réserve dans ses relations avec Lorenzo, qu’il ne voyait plus qu’à de rares intervalles. Lorenzo, nous l’avons déjà dit, fut également repoussé de toutes les maisons patriciennes où il avait été introduit par la faveur du sénateur.


II

Depuis le départ de Lorenzo pour Padoue, Beata n’avait pu se défendre de tristes pressentimens. L’absence de son jeune ami, en laissant un grand vide dans son cœur, lui avait fait mieux comprendre le sérieux d’une affection qu’elle aurait pu croire plus accessible aux atteintes du temps et de l’éloignement. Elle chercha à se distraire, à s’étourdir ; elle essaya de s’attacher sincèrement au chevalier Grimani, toujours empressé et plein de courtoisie, et qui n’avait d’autre défaut à ses yeux que d’être le fiancé que les convenances sociales lui avaient destiné. Les efforts que tentait Beata pour dissiper ses illusions et rompre l’enchantement ne faisaient qu’accroître l’intensité de son amour. Le souvenir de la journée passée à Murano avec Tognina, où Lorenzo lui était apparu tel que son âme l’avait entrevu dès l’enfance, avait décidé du sort de Beata. Heureuses les passions profondes qui n’ont pas à rougir de l’objet qui les a fait naître ! bienheureuses les natures élevées qui, au réveil de la raison, peuvent être fières du choix qu’elles ont fait dans les ténèbres de l’instinct et du sentiment ! Ne pouvant supporter la solitude qui s’était faite autour d’elle depuis que Lorenzo avait quitté Venise, accablée de cet ennui mortel de l’absence, que connaissent bien ceux qui ont aimé, pressée d’un autre côté par les instances de son père d’accomplir enfin la promesse donnée depuis longtemps au chevalier Grimani, Beata, surmontant la réserve toujours excessive de son caractère, s’était décidée à écrire à Tognina en lui peignant toutes les perplexités de son cœur. Puis, comme les réponses de son amie se faisaient quelquefois attendre et qu’elle était chaque jour plus impatiente d’avoir des nouvelles de Lorenzo, Beata, dont la santé était visiblement altérée, résolut d’aller passer quelque temps à la villa Cadolce auprès de son oncle, le saint abbé. Lorenzo était loin de se douter que Beata fût aussi près de lui, et dans les lettres fréquentes qu’échangeait avec lui la charmante Tognina, celle-ci n’avait eu garde de trahir la présence de sa noble amie. Cependant il fallut retourner à Venise, où le sénateur rappelait sa fille pour conclure le mariage dont il avait hâté les préparatifs en son absence. C’est sur ces entrefaites qu’avaient eu lieu la révolte des étudians et l’expulsion de Lorenzo du palais Zeno.