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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/822

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qui m’empêcheraient de voir et d’admirer la lumière des cieux. Les artistes ne sont que des enfans divinement inspirés, qui filent leur soie d’or comme l’insecte, sans avoir conscience de l’œuvre qu’ils accomplissent, ni du but qu’ils se proposent. Ils aiment, ils chantent, ils existent comme l’oiseau dans l’espace, et traversent la vie sans en comprendre les mystères. Je ne me sens pas assez doué de la grâce pour viser à une renommée que je n’obtiendrai jamais, et qui d’ailleurs ne me tente pas. Je suis à la fois et plus modeste et plus ambitieux que vous ne me croyez, cher maître. Avant tout, je veux avoir du loisir dans la pensée et de l’horizon dans l’âme pour comprendre et aimer tout ce qui est beau. Étudier l’œuvre de Dieu, voir s’accomplir sa justice sur la terre, fortifier sa raison, épurer son cœur, s’élever sur les ailes de l’amour à la connaissance des lois et de cette harmonie du monde qui ravissait l’es sages, voilà un plus digne emploi de l’activité humaine que de passer son temps à divertir la foule avec des chansons.

— Bagatelle ! s’écria l’abbé, de plus en plus étonné, en regardant Lorenzo, qui marchait à grands pas dans la chambre ; il te faudra l’échelle de Jacob pour opérer cette merveilleuse ascension et entendre la pauvre harmonie de Pythagore, qui certes ne vaut pas celle du Buranello. C’était bien la peine d’aller à Padoue pour y oublier le contre-point que je t’ai enseigné et nous en rapporter toutes les billevesées de la république de Platon !

— Avec tout le respect que je vous dois, cher maître, répondit Lorenzo sans se laisser déconcerter par les railleries de l’abbé Zamaria, vous ne comprenez rien à ce qui se passe en moi. Vous me prenez toujours pour un enfant revêtu de l’aube blanche, pour un Éliacin destiné à porter l’encens et à chanter les louanges du Seigneur. Un dieu bien autrement puissant que le Dieu des Juifs s’est révélé à moi et parle à mon cœur. Vous n’entendez pas le bruit de son approche, vous ne voyez pas les miracles qu’il accomplit et la Jérusalem nouvelle qui, à sa voix,

Sort du fond des déserts brillante de clartés !


C’est ce dieu de la jeunesse et de l’avenir qui m’échauffe, me transporte, et dont je veux suivre les lois.

— Mon pauvre garçon, répondit l’abbé Zamaria, douloureusement affecté, je vois et je comprends très bien que tu es fou, comme l’était ton père, et que, comme lui, tu gaspilleras de belles facultés.

Accompagné de l’abbé Zamaria, que cette séparation attristait fort, Lorenzo quitta le jour même le palais Zeno. Il alla se loger dans un petit appartement, alla Giudecca, avec son domestique Vecchiotto. En proie à la jalousie et blessé dans son orgueil, Lorenzo ne sentit pas, dans les premiers momens, toute la profondeur de sa chute. Il