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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/781

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il s’adressa à tous les fidèles, leur rappelant le bien moral et matériel que nous avions fait à la colonie. « Nous instruisons soixante-douze de vos enfans, et vous ne nous donnez rien, pas même pour leurs livres, que souvent nous fournissons gratis. Nous allons bâtir une église qui ne vous coûtera presque rien, grâce à nos démarches, et vous nous laissez mourir de faim. Rappelez-vous qu’un jour je ne pus prêcher parce que je n’avais pas mangé depuis quarante-huit heures ; rappelez-vous que mon premier collègue, l’abbé Chazelle, est mort de misère plus encore que de tristesse. Or, comme nous sommes de chair et d’os et que nous ne pouvons vivre sans manger, nous vous prévenons que dès demain nous quitterons la colonie pour chercher une autre résidence où l’on ait plus d’égards pour nous, si, à partir d’aujourd’hui, vous ne nous donnez chaque mois et d’avance, soit en nature, soit en espèces, les moyens de vivre, plus une demi-piastre par élève allant à l’école ; nous n’excepterons de cette règle que les enfans des pauvres et des veuves. Si le premier versement n’est pas fait avant ce soir, demain vous ne nous verrez plus. » La population eut honte de son avarice, elle se cotisa sur-le-champ, et depuis ce jour nous n’avons plus souffert de la faim.

Sur ces entrefaites, l’hiver arriva, c’est-à-dire le moment de construire notre église. Les matériaux commençaient à venir, mais lentement, et ils ne s’amoncelèrent en quantité suffisante qu’après la fête de Noël. L’architecture devait être de style gothique et le monument assez spacieux pour contenir la population tout entière. Seulement nos moyens étaient plus courts que nos projets. Les machines manquaient ; il fut impossible de trouver une seule poulie dans toute la colonie, et l’on était réduit à enlever les pierres et les poutres à la force des bras. Pour le salaire des maçons et des charpentiers, nous n’avions pas deux mille francs : ne pouvant surmonter cet obstacle, nous résolûmes de le tourner ; l’abbé Dubuis décida que nous ferions nous-mêmes presque toute la charpente sous la direction des charpentiers, qui ne seraient que nos professeurs et dont nous serions les élèves. Ils n’avaient qu’à tracer sur les arbres couchés ce que nous devions couper et scier ; nous leur retirions le plus d’ouvrage possible afin de ménager notre argent. L’abbé Dubuis était fort adroit, et par son intelligence et son habile économie il parvint à réduire nos frais dans des proportions extraordinaires.

Il ne suffisait pas que notre édifice fût élégant, il fallait aussi qu’il fût solide ; la pierre devait entrer pour une bonne part dans la construction. Cependant les journées d’un tailleur de pierre auraient été bien nombreuses et auraient absorbé une bien grosse somme. Nous allâmes dans les bois à la recherche de pierres toutes taillées, ou à peu près ; nous découvrîmes à fleur de terre toute une