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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/776

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mules, les retirèrent, et la charrette avec elles. La pluie, qui avait cessé un instant, recommença pour ne plus s’arrêter.

Une fois sortis de ce mauvais pas, nous espérions enfin atteindre sans encombre un endroit convenable pour établir notre dernier campement. Par malheur, quand la nuit arriva, nous étions encore en plein bois. Un coassement de grenouilles nous annonça un creek ; l’herbe était abondante sur les bords, et nos mules pouvaient s’y nourrir : nous les mîmes en liberté. Nous ne savions où nous coucher ; la route était inondée, notre charrette était dans l’eau ; le bois était plein de ronces, et si épais qu’il était impénétrable. Pour trouver un autre endroit, il eût fallu passer cette mare, dont nous ignorions la profondeur. Notre conducteur, sans plus de souci, s’enveloppa de sa couverture et s’étendit sur les caisses dans la charrette ; Charles et moi nous passâmes la nuit contre un arbre, assis sur nos selles, les pieds dans l’eau. Je laisse à penser si je pus fermer l’œil ; l’insomnie, le froid, la faim, me donnèrent la fièvre. Une sueur coulait sur tout mon corps ; mon pouls était violent, mes oreilles bourdonnaient. Je n’y pus tenir. « Charles, dis-je à mon ami à moitié endormi, si je restais ici, je n’en pourrais sortir ; je vais continuer ma route. — C’est imprudent, répondit Charles en ouvrant un œil ; vous ne connaissez pas les chemins, vous vous égarerez. — Oh ! dis-je, je ne puis craindre rien de pis que ce que j’éprouve en ce moment. »

Charles se rendormit ; je sellai mon cheval, qui n’était guère plus valide que moi. Pour ne pas m’engager dans le bourbier, je tirai un peu à droite ; le bois s’éclaircit et fit place à une prairie couverte de hautes herbes et de grands tournesols qui me fouettaient le visage. J’allais à l’aventure, sans penser que j’avais eu tort de quitter la route, lorsque je rencontrai des broussailles et des arbres qui barraient le chemin ; je m’y frayai un passage en me déchirant les habits, les mains, la figure. Après de laborieux efforts, je trouvai un taillis plus épais encore : il était impossible de faire un pas de plus. Je cherchais de tous côtés une issue, mais sans y réussir ; les éclairs, ma seule clarté, n’en montraient aucune. L’obscurité, la foudre, la maladie, me donnaient des vertiges ; j’avais des carreaux de feu dans les yeux, une vive chaleur dans le corps, un froid glacial à l’épiderme, un bruit sourd dans la tête. L’orage continuait, le tonnerre roulait, le vent mugissait, et j’étais là, dans cette double tempête de mon être et de la nature, perdu en des solitudes inconnues, sans direction, sans force pour sortir de ce tombeau qui se faisait autour de moi. Toute énergie physique ou morale m’abandonnait, je sen tais tout finir, et je n’avais plus d’autre recours que d’adresser à Dieu la prière la plus fervente. Cette prière me fit du bien, et, confiant