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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/771

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fosse d’aisances ; la ville fut rassurée. Je pus prêcher sur ma mission devant une petite assemblée, et, quoiqu’en été les planteurs n’aient pas encore recueilli les bénéfices de la récolte, je reçus trois ou quatre cents francs ; le curé y ajouta quelques beaux ornemens, et en partant je bénis dans mon cœur cette ville si charitable.

Comme je me dirigeais vers West-Bâton-Rouge, je rencontrai une large crevasse. C’est le nom qu’on donne aux ouvertures que le Mississipi pratique dans ses digues, et par lesquelles il s’échappe pour dévaster les campagnes. Les crevasses forment des marais souvent profonds et dangereux. Celle-ci était attribuée, le croirait-on ? à de simples écrevisses. Il est vrai qu’en cet endroit les écrevisses sont innombrables ; cependant, plus je comparais la cause et l’effet, moins je trouvais le mot de l’énigme. Voici l’explication que me donna un jeune créole qui se trouvait avec moi : les écrevisses font dans la terre des trous en forme de tubes qui, prolongés, transpercent les digues ; il en sort un mince filet d’eau que la force de la rivière élargit peu à peu. Si deux de ces trous sont très rapprochés, l’eau, en rongeant les bords, finit par les confondre, et le filet, devenu plus gros et plus puissant, élargissant son étroit canal, gagnant de proche embroche les autres trous d’écrevisses, forme une rivière qui inonde la plaine. Dans le jour, les nègres s’occupent à détruire les nids d’écrevisses ; aussi ces accidens arrivent d’ordinaire pendant la nuit. Je vis une multitude de nègres enfoncés dans l’eau boueuse jusqu’à mi-corps : ils s’efforçaient de toucher l’ouverture avec des fascines, des branches et une sorte d’étoupe végétale venant d’une plante parasite nommée barbe d’Espagnol, qui enserre les arbres de ses longs filamens, les étrangle, en absorbe le suc au point de les faire périr, et qui, séchée, sert à rembourrer les matelas. Je ne pus passer à cheval, et je dus, en attendant un bateau, m’arrêter chez la famille de mon jeune créole, qui me reçut avec beaucoup de bonté et de grâce, est grossit encore de ses dons la somme que j’avais recueillie.

Cette somme s’élevait à 200 piastres environ, et je n’avais pas à me plaindre du succès de mon entreprise, quand diverses circonstances m’empêchèrent de la poursuivre. Le curé de Donaldsonville, où j’arrivai le 4 juillet, anniversaire de l’indépendance des États-Unis, avait été invité à prononcer un discours solennel. Comme ce choix était un honneur, il avait accepté et était lié par cet engagement. Au moment où il se rendait à l’assemblée, on vint le chercher en toute hâte pour aller administrer à la Rivière-Jaune des malades qui mouraient du choléra : le discours devait durer au moins deux heures ; impossible de se rendre ce jour-là à la Rivière-Jaune, éloignée de trente-cinq milles. Cependant on ne pouvait abandonner ces pauvres moribonds ; le curé me pria de le remplacer auprès d’eux, et je ne pus refuser. Comme le temps était à la pluie, et que ces chemins, qui m’étaient