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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/765

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disparut dans les bois, non qu’il eût peur d’un combat inégal, mais l’opinion des Indiens est que la perte d’un seul d’entre eux n’est pas compensée par la mort de dix blancs ; voilà pourquoi ils font des embûches de nuit et n’attaquent qu’en des circonstances très favorables et lorsqu’ils sont très supérieurs en nombre. La femme, à moitié morte, fut conduite dans une cabane, de là à Castroville, où elle se rétablit et nous raconta ses aventures, attestées par d’horribles plaies.

Castroville même fut épouvanté à son tour par un affreux accident. Quatre Alsaciens avaient disparu : un boucher, un enfant de onze ans qui travaillait chez le boucher, et deux colons qui demeuraient à côté de nous. La veille de Noël, ces malheureux allèrent chercher des bestiaux à une certaine distance ; il paraît qu’ils s’endormirent sous un arbre. Les Indiens les surprirent dans leur sommeil et clouèrent à terre les deux plus jeunes à coups de flèches ; les deux autres s’éveillèrent, et, n’ayant aucune arme, ils luttèrent on ne sait comment ; mais le combat fut long et opiniâtre, car nous trouvâmes une lame brisée et une autre dont le fer était tordu. Sans doute ils avaient cherché à s’emparer de ces armes, car toutes leurs phalanges étaient coupées. Leurs corps étaient percés de flèches. Le boucher n’avait pas reculé ; mais le cadavre de son compagnon était à environ vingt mètres plus loin. Celui-ci avait évidemment essayé de fuir, lorsqu’une flèche lui était entrée tout entière dans le corps en traversant l’épine dorsale. Nous reconnûmes que les assassins étaient des Peaux-Rouges par le nombre des flèches à cannelures rouges, et surtout par une atrocité sans exemple jusque-là dans ces solitudes. La poitrine de l’enfant était coupée en croix, et le cœur en avait été arraché. Était-ce une preuve de cannibalisme ? ce cœur devait-il servir à quelque cérémonie superstitieuse, ou entrer dans quelque composition médicale ? Personne ne peut le dire. Les cadavres furent déposés dans des cercueils, placés sur une charrette et transportés à Castroville. Le sang coulait encore de leurs blessures, dégouttait à travers les cercueils et laissait sur le chemin une traînée rouge. Toute la population assista à l’enterrement ; des larmes s’échappaient de tous les yeux, et je me suis rarement senti plus ému qu’en jetant la terre sur ces infortunés, dont le sort pouvait être un jour ou l’autre celui de chacun de nous. Les regrets, mêlés aux inquiétudes personnelles, répandaient la désolation autour de ces victimes particulières d’un fléau commun.


V. – LA COLLECTE.

Nous conçûmes, l’abbé Dubuis et moi, un projet vaste et hardi, qui eût été au-dessus de nos forces et de nos moyens avec moins de