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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/761

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un service inattendu : il éloigna les Indiens, qu’il avait décimés aussi cruellement que nous, et qui, se figurant peut-être que le mal leur était apporté par les Européens, firent dès lors de plus rares apparitions. Auparavant le danger était perpétuel, et les victimes très nombreuses.


IV. – LES INDIENS.

À cent milles nord-nord-ouest de Castroville, près de Fredericksburg, ville de notre mission, les Comanches ont deux établissemens. C’est à Fredericksburg qu’ils viennent, de même que les Apaches, les Lipans et autres tribus, faire du commerce avec les colons, amenant des chevaux et apportant des peaux de tigre, de panthère, d’ours, de buffle et de cygne, qu’ils échangent contre des liqueurs, contre des couteaux, des couvertures, du tabac, des perles de Venise, des étoffes rouges et de vieux galons. Plus au nord, à trente-cinq milles, se trouve une petite colonie appelée le Llano, comme la rivière sur laquelle elle est assise ; mais les colons seuls y peuvent vivre, les voyageurs seraient infailliblement scalpés. Les deux villes comanches qui existaient alors près du Llano se composaient de tentes en peaux de buffle rangées hiérarchiquement, le chef au milieu, les guerriers autour de lui, et sur la circonférence le reste de la tribu : les deux chefs étaient Santa-Anna, mort du choléra en 1849, et Bufalo-Hunt, fameux par ses cruautés. Près de ces deux camps, un peu plus au nord, s’élève le pic des Comanches, tout couvert et tout rayonnant de quartz cristallisé, pain de sucre colossal qui par les jours de soleil semble être de diamant, lieu de dévotion pour les Indiens, qui venaient pieusement y fumer dans des haches au manche percé, envoyant une bouffée vers le soleil, une bouffée vers la terré, et chantant un cantique monotone jusqu’à une heure avancée de la nuit. Lorsqu’au milieu des ténèbres on aperçoit les lueurs blafardes des feux indiens, et que la brise apporte ces notes tristes et lentes, mêlées au crépitement des feuilles et aux bruits lointains des torrens, on est pris d’un charme indéfinissable et d’un sentiment très vif ; la crainte même accroît l’émotion poétique. Plus au nord encore, à cinquante milles, se trouvent les ruines de San-Sabba et les mines d’argent exploitées par les Comanches, qui en tirent des ornemens pour eux et pour leurs chevaux. San-Sabba avait été une mission espagnole, où les franciscains enseignaient aux sauvages la religion et l’agriculture et leur firent bâtir une belle église ; mais pendant la guerre de l’indépendance mexicaine les Comanches massacrèrent les pauvres missionnaires et démolirent l’église, dont ils gardent si bien les ruines, qu’il n’est peut-être point, à part eux, d’homme vivant qui les ait jamais vues.