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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/756

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Le gouvernement américain avait chargé une commission d’aller au Paso del Norte par le Texas, afin de voir si cette route était meilleure et plus courte que celle du Missouri et de Santa-Fé. L’expédition se composait de quelques ingénieurs et de quelques professeurs d’histoire naturelle, escortés de deux cents soldats, de trois cents wagons chargés de provisions, et d’une grande quantité de mules, de chevaux et de bœufs : elle avait à la fois un but scientifique et un but d’utilité commerciale, et ce double but fut atteint. La botanique et la zoologie s’enrichirent de précieuses découvertes : on trouva dans une vallée des cactus de forme conique de cinq à six pieds de diamètre, surchargés de centaines de fleurs et de fruits ; et si lourds qu’il fallait six mules pour entraîner un seul placé sur un wagon. On trouva un mastodonte presque entier. L’expédition dut parcourir des prairies longues de cinquante milles, où ne se rencontrait pas une goutte d’eau ; il fallait en emporter dans des tonneaux à d’énormes distances pour ne pas mourir de soif. La commission rencontra cependant sur son passage la rivière du Diable, ainsi qu’on l’appelait, et qui est si tortueuse, qu’on dut la traverser sept fois avant d’arriver au Paso del Norte ; ses bords sont si escarpés, qu’on dut faire des ponts de cordes et établir des radeaux pour le passage du bétail.

Au retour, quelques-uns des voyageurs américains passèrent par le camp de la Leona. Ils racontèrent leurs découvertes pendant un dîner splendide que leur donna le colonel, et leurs récits m’intéressèrent si vivement, que je résolus de les accompagner le lendemain et de m’écarter quelque temps dans leur compagnie de la route de Castroville. Cependant, comme l’abbé Dubuis pouvait s’inquiéter d’une absence trop prolongée, je demandai au colonel de me prêter un cheval très rapide qui pût me porter en quelques heures, malgré le détour, au camp de Dahnis, où je le laisserais pour en prendre un autre. Le colonel y consentit. Je fis route pendant deux heures avec ces messieurs, puis, les quittant, je courus à toute bride vers Dahnis ; mon cheval et moi arrivâmes couverts de sueur. J’allai droit au commandant pour le prier de me prêter immédiatement un bon cheval. « Y pensez-vous ? me dit-il ; faire quatre-vingts milles dans une même journée ! Reposez-vous plutôt, et vous repartirez demain matin. — Non, non ; je tiens beaucoup à arriver ce soir à Castroville. — C’est difficile, mais possible ; savez-vous bien monter à cheval ? — Je n’ai jamais pris de leçons d’équitation ; mais une fois à cheval, je suis sûr de ne tomber qu’avec la bête. — C’est l’essentiel ; aimez-vous les chevaux sauvages ? » Ici il se servit du mot wild, fougueux, au lieu du mot mustang. Je crus qu’il me proposait un cheval très vif ; j’avais aussi l’idée qu’il voulait un peu m’effrayer, et je répondis très fermement : « Je ne demande pas mieux ; je n’en irai que plus