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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/755

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d’un arbre ; d’autres fois on leur liait les membres, ont les jetait à plusieurs reprises dans une rivière, et on les ramenait au bord en tirant les cordes. Un soldat malade resta même enchaîné sur son lit de souffrances : il mourut dans les fers, et peut-être à cause de ces fers. Il est vrai que le médecin et le commandant parurent devant les tribunaux, la voix publique les accusait hautement ; mais les juges, qui partageaient leur intolérance de caste et de religion les renvoyèrent absous. Ces faits heureusement sont rares, ce sont même des actes personnels qui n’engagent pas d’ordinaire la responsabilité des officiers américains, hommes distingués en général par leur esprit et leur éducation ; mais ils suffisent pour nourrir une amère rancune dans le cœur des soldats irlandais.

Entre Dahnis et le camp de la Leona, je parcourus un long chaparal très accidenté, peuplé de chênes et de mesquites ; je gravis et descendis toute une série de monticules sur un terrain : calcaire de formation diluvienne ; j’entrai dans une vaste prairie ondulée, semblable à un immense cimetière. Chaque vague de terrain me représentait une tombe abandonnée ; de loin en loin, des mesquites aux branches difformes dressaient leur feuillage d’un vert bleuâtre. Cependant ces pâturages étaient beaux et fertiles, des troupeaux de chevreuils paissaient tranquillement sans être dérangés par ma présence ; un cerf dix cors, couché avec toute sa famille sur le bord de la route, me laissa approcher sans bouger. Au fond, vers le nord, s’élevaient des collines boisées, premier gradin que surmontaient de hautes montagnes, les unes découpant sur le ciel leurs arêtes de granit, d’autres montrant des sommets rougeâtres, et d’autres obscurcies par une sombre verdure. Je n’étais pas encore rassasié des rêveries que m’inspiraient ces belles ; solitudes, quand j’arrivai au camp. Le colonel, ancien élève de Saumur, me combla de prévenances. Tous les soldats irlandais eurent la liberté de venir me visiter quand il leur plairait ; j’allai dans la grande tente qui servait d’hôpital, et qui contenait quatorze ou seize malades, tous Irlandais et catholiques. Malgré leurs souffrances, ils m’accueillirent avec une joie dont je fus profondément touché. Je n’ai jamais rencontré plus de foi, de résignation et de sentimens religieux que dans le cœur des Irlandais, même les plus pauvres, les plus malheureux et les plus durement éprouvés. Ils aiment tous les ministres de Dieu, de quelque pays qu’ils viennent, et ils ont toujours témoigné un attachement particulier aux missionnaires français. C’est le peuple du monde le plus dévoué aux œuvres pieuses. Sur ce point, il n’y a chez eux aucune différence entre les riches et les pauvres ; les pauvres donnent quelquefois plus qu’ils ne peuvent, sans réfléchir et sans penser qu’ils se privent d’un argent nécessaire, dont l’absence les jettera peut-être dans la détresse.