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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/748

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Un jour l’abbé Dubuis, cherchant du maïs dans l’écurie, saisit un serpent à sonnettes qu’il prenait pour un épi ; une autre fois un serpent à lunettes entra dans l’école et allait mordre un enfant ; l’abbé Dubuis saisit un bâton et l’assomma sans mot dire. Nous avions un cheval que nous laissions paître dans la prairie ; il se perdit un soir, et l’abbé Dubuis et moi nous partîmes à sa recherche. De peur de nous égarer, je me postai dans un lieu découvert d’où l’on voyait encore la ville, et l’abbé Dubuis allait à droite et à gauche, se gardant de dépasser la portée de ma voix. La nuit venait plus vite que le cheval. Tout à coup j’aperçus à mes pieds, sortant de l’herbe où il était sans doute caché depuis longtemps, un serpent à sonnettes d’un mètre et demi de long. J’allais m’enfuir en criant, mais je réfléchis que sa peau ferait une bien belle paire de pantoufles pour ma mère. Je courus sus et lui jetai une grosse motte qui l’étourdit, puis je lui serrai fortement le cou avec un lien. Sur ces entrefaites, le cheval s’était retrouvé, et nous cheminions vers Castroville, l’un avec le cheval, l’autre avec le serpent, qui peu à peu reprit ses sens et commença à s’animer d’une façon inquiétante, agitant toutes ses sonnettes d’un air terrible, et tirant mon bras par de rudes et rapides secousses. Je ne pouvais le lâcher, il m’aurait mordu. La violence des efforts que je faisais pour le retenir et la crainte d’être mordu me mettaient tout en sueur. J’arrivai enfin et l’attachai à un banc de bois, en lui mettant le pied sur la tête pendant l’opération. Le lendemain, nous étions trois à dîner, et deux œufs composaient seuls tout le menu. Il fallait aviser ; je proposai de manger le serpent. L’abbé Dubuis approuva. « Si cette viande est bonne, dit-il, nous serons sûrs désormais de manger à notre appétit, et même de manger trop, si nous voulons. » Je fis appel à toute ma science culinaire pour accommoder le serpent, et il parut bientôt dépouillé de sa peau, privé de sa tête, coupé en morceaux, cuit à point et assai sonné de pimens et d’arômes. Ce plat nouveau ne nous parut pas trop mauvais, il avait un peu le goût de la grenouille et de la tortue ; mais nous ne pûmes surmonter une répugnance naturelle : l’idée que nous mangions un serpent nous serrait l’estomac et nous soulevait le cœur. C’est dommage, nous aurions été à l’abri de la faim.

La chasse pourvoyait tant bien que mal à notre table. Quand il y avait quelques petites pièces dans la tabatière ronde qui nous servait de coffre-fort, et qui en cette qualité recevait les cadeaux de nos paroissiens à l’occasion de rares baptêmes et de mariages encore plus rares, j’en dépensais une partie en poudre et en plomb pour aller tuer, dans les bois quelques pigeons et quelques écureuils. Non que j’aimasse la chasse : se fatiguer toute une journée et se déchirer la peau et les habits pour abattre une ou deux bêtes fort innocentes n’a