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presque toutes en bois, et les petits jardins qui les entourent imprègnent l’air de l’odeur des lauriers-roses. Ce qui est digne de remarque, c’est que les nègres à Galveston recouvrent leur liberté entière le dimanche : un jour sur sept, ce n’est guère ; mais c’est déjà beaucoup dans un état du sud. On voit que ces pauvres nègres ont à compenser ce jour-là six jours de servitude ; ils se livrent ardemment à leurs deux passions favorites, la promenade et la danse. Souvent ils attèlent les chevaux de leurs maîtres et courent sur la plage en chars ou en tilburys, sans attendre que la journée, en s’avançant, ait un peu tempéré la chaleur.

Le palais épiscopal se composait de trois misérables cabanes contenant sept ou huit petites chambres. Le soir, quelques catholiques venaient voir le bon évêque, et réunis sous une galerie qu’ombrageaient les figuiers et les lauriers-roses, nous écoutions le récit de ses voyages et le développement de ses idées sur les besoins et l’avenir de la mission. C’étaient les heures les plus agréables. La belle cathédrale qui s’élève aujourd’hui à Galveston n’était pas encore achevée, et le culte se célébrait dans une petite chapelle en bois qui avait peine à contenir les fidèles. Quand il pleuvait, l’eau passait à travers le toit. Un dimanche, pendant que M Odin prêchait, la pluie tomba en abondance, et, s’infiltrant à travers les fissures, descendit en gouttelettes sur les fidèles, qui furent obligés d’ouvrir leurs parapluies en pleine église. Du reste, les jours pluvieux sont pleins de charme en ce pays, et l’on y pense en soupirant quand arrivent les fortes chaleurs. Ces chaleurs m’incommodèrent au point que l’évêque, alarmé pour ma santé, m’engagea à me rendre à San-Antonio, dans l’intérieur du Texas. Comme mon plus grand désir était de rejoindre un de mes compatriotes, l’abbé Dubuis, dont la résidence principale était Castroville, et que Castroville n’est séparé de San-Antonio que par une trentaine de milles, je montai avec joie sur un bateau à vapeur qui devait me conduire à Houston, d’où je devais me rendre par terre à San-Antonio.

C’était le 31 juillet 1848. Le ciel s’était armé de tous ses feux ; la baie étincelait comme un miroir ; au loin, quelques buissons épars sur des îlots mettaient un peu de gris dans l’horizon chauffé à blanc. Arrivés à l’extrémité de la baie, nous entrâmes dans la petite rivière de Bufalo, bordée de joncs et de roseaux où s’abattaient des hérons, des grues et des milliers de canards, si tortueuse et si étroite qu’à chaque instant dans les détours notre bateau touchait les rives par la proue ou la poupe. Bientôt ces rives s’élevèrent et se boisèrent ; enfin parurent les terres hautes, peuplées de magnolias aux grandes fleurs blanches et aux suaves parfums. Les écureuils gris sautaient de branche en branche ; les oiseaux-moqueurs et les cardinaux faisaient