Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/656

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


J’admire et j’honore le travail qui protège la pauvreté contre les plus dangereuses tentations ; mais je me permets de blâmer ce panégyrique de la sueur, comme je blâmais tout à l’heure le panégyrique de la profession militaire. Je partage la sympathie de la foule pour le soldat et l’ouvrier, et cependant les deux tirades que je rappelle ne sont pour moi que des lieux communs. Ces deux tirades ont réussi : c’est là sans doute un puissant argument ; je crois pourtant que les principes du goût demeurent entiers devant le succès le plus éclatant. Ce qui plaît, ce qui est accueilli avec empressement n’est pas toujours ce qui convient. Pour peindre le danger des jeux de bourse, il n’est pas nécessaire de louer, comme l’a fait M. Ponsard, le soldat et l’ouvrier. Si j’insiste sur ce point, c’est qu’il offre un enseignement. Dans un récit, dans un roman, les deux tirades qui ont si puissamment contribué au succès de la Bourse n’obtiendraient qu’un sourire. Qu’est-ce donc aujourd’hui que l’art dramatique, si les lieux communs jouissent d’un tel crédit ? Serait-ce un genre de littérature où la mise en œuvre dominerait la pensée ? Je ne veux pas le croire. Pourquoi donc l’art dramatique serait-il au-dessous du roman, au-dessous de la poésie lyrique ? L’histoire de l’imagination chez les nations les plus ingénieuses proteste éloquemment contre une telle assertion. Ce qui demeure évident, c’est que les spectateurs réunis sur les bancs d’une salle sont plus indulgens, plus indolens que les lecteurs en tête-à-tête avec un livre nouveau. Les idées dont l’écrivain le plus industrieux ne voudrait pas faire un chapitre sont jugées bonnes, opportunes, presque nouvelles, dès qu’il s’agit du théâtre. M. Ponsard ne l’ignore pas, et la complaisance du public a pleinement justifié ses calculs.

La foule lui donne raison en battant des mains. Il me semble pour tant que l’arrêt du parterre n’est pas un arrêt sans appel. Il y a pour un écrivain deux manières de réussir. La première consiste à s’emparer des idées qui ont cours depuis longtemps, à les revêtir d’une forme élégante, à renoncer aux soucis de l’invention. C’est ainsi que M. Ponsard a procédé en composant sa dernière comédie. La seconde manière est plus laborieuse, et demande impérieusement des idées nouvelles ; mais elle impose de trop rudes obligations pour compter de nombreux partisans. Et puis quel sera le sort d’une conception dont les élémens ne se trouvent pas dans l’intelligence de la foule ? C’est l’imprévu avec tous ses dangers. Ne vaut-il pas mieux se prémunir contre l’indolence du spectateur en remaniant des sentimens qui depuis vingt ans sont acceptés partout, devant lesquels tout le monde s’incline ? N’est-ce pas le parti le plus prudent ? M. Ponsard appartient à l’école du bon sens, et si mes souvenirs ne m’abusent pas, c’est à lui que nous devons la fondation de cette école.