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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/609

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sur ces hauteurs de Blackheath, et répondant à peine aux saluts de son roi ? La guerre n’en renaîtra pas moins, guerre implacable et sans issue. Déjà deux camps se forment en silence, on commence à forger les armes. Comment éviter la guerre, lorsque la paix repose sur un malentendu ? N’y a-t-il pas comme une équivoque entre ce prince et ses sujets ? On a voulu brusquer le mariage en ajournant les entrevues, en fuyant les explications ; les époux ne se sont point vus, ne sont convenus de rien ; ils sont étrangers l’un à l’autre : aussi les voilà mariés, mariés sans conditions ! Mais au sortir de la cérémonie, dans la joie du festin, on surprend un regard, on entrevoit un geste, on sent je ne sais quoi d’inquiet, d’étonné, qui vous attriste, et qui vous dit que le divorce n’est pas loin.

Lisez les admirables pages où M. Guizot nous retrace cette joyeuse entrée, ce triomphant retour du monarque exilé ; transportez-vous avec lui dans la Cité, dans Westminster, dans tous les lieux où ses regards pénètrent pendant cette journée du 29 mai, journée qu’il raconte et qu’il peint comme le mieux instruit des témoins : vous comprendrez alors ce qu’ici nous indiquons à peine, vous sentirez cette impression de doute et de tristesse, ce vague sentiment de regret et d’espoir déçu qui planent sur ces fêtes et semblent en voiler la clarté. C’est chez l’historien le suprême talent que cet art d’exposer et de peindre, de faire voir et de faire penser, de mettre les choses en saillie, de les laisser s’expliquer elles-mêmes sans en donner le commentaire, sans intervenir jamais en tiers avec le lecteur. Ce don des maîtres, ce don qui dès longtemps lui appartient, jamais peut-être M. Guizot n’en avait fait plus grandement usage que dans ces deux nouveaux volumes, et surtout dans cette scène qui les termine et leur sert d’épilogue : dans le récit du l’établissement de Charles II. Ce modèle achevé de peinture historique n’est pas, nous l’espérons, un épilogue ; il est en réalité le premier chapitre de l’histoire de la restauration anglaise, et comme un engagement de nous la donner tout entière.


L. VITET.