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elle créa une nouvelle profession et donna une nouvelle activité à une ancienne industrie. Les newsboys furent enfantés par la presse à bon marché, et l’on eut des revendeurs chargés de crier le journal à travers les rues comme une denrée. Ce commerce d’une nouvelle espèce a même si bien prospéré, que la spéculation s’en est mêlée. Des spéculateurs se sont partagé les différens quartiers de la ville, et ont acheté le droit de vendre ou de faire vendre à leur profit tel ou tel journal dans le district qu’ils ont choisi. Dès 1836, dit un des historiens de la presse américaine, le droit de vendre le Sun dans tel ou tel district n’était pas acquis à un prix moindre que 6 ou 700 dollars. Quant à la vieille industrie que la presse à bon marché a stimulée, c’est celle des annonces. Ce mode de publicité, qui a fait la fortune de tant de charlatans célèbres dans le monde entier, n’est nulle part employé avec autant de cynisme qu’en Amérique. Ce sont les Américains qui, je crois, se sont servis les premiers de la poésie comme moyen de réclame, et ont fait des annonces sous forme de romances pouvant se chanter sur un air national ; ce sont eux qui, renonçant à l’excentrique et concise annonce anglaise, ont inventé l’annonce longue d’une colonne, emphatique, verbeuse et interminable comme le discours d’un charlatan. Bien des industriels ont fait usage de ce moyen de publicité, depuis le mécanicien hâbleur et honnête qui annonce sa machine à vanner comme la merveille du monde jusqu’au magnétiseur hâbleur et malhonnête ; mais il y a deux professions qui ont employé l’annonce avec une audace qui ne laisse rien à désirer : ce sont les éditeurs et les médecins. L’extravagance des annonces de librairie dépasse tout ce qu’on peut imaginer. L’éditeur ne se contente pas de citer les opinions de la presse, ainsi que cela se pratique ordinairement en Angleterre. Il fait lui-même l’éloge de ses livres, et dans quels termes ! Ces appréciations enthousiastes ne sont pas infiniment variées, car elles sont toujours hyperboliques, et la figure nommée hyperbole n’a guère de nuances. L’éditeur américain semble ne connaître d’autre méthode d’admirer que celle du naïf Vasari, l’historien des peintres : « Et c’était le plus beau tableau que l’on eût jamais vu ! » L’éditeur américain parle de même. Il ne vous dira pas que le livre qu’il publie est intéressant, instructif, plein de grâce ou plein de force. Non, il vous dira invariablement que ce livre est le plus beau qui ait été fait, et qu’il va inaugurer une nouvelle ère dans l’histoire intellectuelle de l’humanité. Telle est l’annonce grave et sérieuse. L’annonce facétieuse a plus de variété et de désinvolture : coups de tam-tam charivariques, parades bouffonnes, musique et poésie, tous les moyens de séduction possibles sont déployés pour séduire l’acheteur. Nous voudrions mettre sous les yeux de nos lecteurs un spécimen de cette littérature d’un nouveau