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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/550

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VI

Qu’une paysanne épouse un lord, et vous connaissez d’avance les résultats probables de cette union mal assortie ? mais il est d’autres incompatibilités moins évidentes, et qu’une épreuve décisive met seule en relief. « Je serais bien trompée, m’avait dit mistress Herbert, si Laura mène jamais bien volontiers la vie de châtelaine, et si une leçon de deux ou trois ans a suffi pour déraciner en elle le goût du monde. » Cette insinuation maligne que je repoussai tout d’abord, il me fallut, au bout d’un an, m’apercevoir qu’elle pourrait bien n’être pas imméritée. Laura, de retour à Londres, oublia que son mari ne restait dans les affaires que pour arriver plus tard à pouvoir s’établir définitivement à Thorney-Hall, où il projetait des travaux immenses, des améliorations agricoles, des établissemens de charité, bref, tout ce qui sourit à l’homme intelligent et actif dans la vie qu’on peut mener aux champs. Habituée à briller dans les salons et se retrouvant sur le théâtre de ses anciens succès, elle se replongea peu à peu dans ce qui me semblait, à moi, — il est vrai que j’en jugeais peut-être à un point de vue trop restreint, une carrière de dissipations ruineuses. Hugh, aveuglé par son amour, n’y prit d’abord pas garde. Il commença par fournir, sans réflexion, à ces dépenses qu’aimait sa femme. Plus tard, et lorsque ses observations à ce sujet n’eussent pas été sans doute aussi bien écoutées qu’au début, il ne se sentit plus le courage de les présenter. Je m’expliquai parfaitement cette timidité par la différence fondamentale de l’éducation que lui et sa femme avaient reçue. Si supérieur qu’il fût d’ailleurs à la plupart des hommes du monde où il vivait maintenant, ils avaient sur lui, auprès de Laura, l’avantage immense de cette parfaite politesse, de cet élégant vernis que n’acquiert jamais celui dont la jeunesse a été constamment absorbée par de rudes travaux. Hugh portait l’empreinte de son laborieux passé ; Laura, au contraire, restait ce que sa jeunesse opulente l’avait faite ; elle en avait gardé la fierté naturelle, l’insouciance aristocratique, le mol abandon et l’habitude de regarder le plaisir comme la grande affaire de l’existence. Les choses en vinrent au point que Hugh dut parler, un beau jour, d’économies devenues indispensables. J’étais présente. Laura, dans ce moment-là même, arrangeait de belles plantes exotiques dans un vase de Chine. — Eh bien ! dit-elle, il faut vendre Thorney.

Vendre Thorney lui paraissait la plus simple chose du monde. Hugh s’arrêta court, surpris et blessé. Il ne dit rien cependant ; mais un instant après, comme il quittait la chambre, Laura l’ayant