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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/539

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IV

— J’emmène Grisell à Burndale… Nous allons voir la tante Thomasine, dit mon frère, entrant un matin chez moi… Mon petit Frank commençait à s’insurger, et mon mari ouvrait la bouche pour demander quelques explications, lorsque d’un coup d’œil Hugh le fit taire. Je ne voulus pas chercher à pénétrer le sens de ce coup d’œil mystérieux.

Nous partîmes donc le lendemain, et la diligence nous laissant à douze milles de Burndale, nous primes une chaise de poste pour achever la route. C’était au commencement de la moisson ; il faisait chaud, et les chevaux gravissaient péniblement les rudes montées. Du haut de l’une d’elles, nous vîmes tout à coup en face de nous, se détachant sur le fond vert des massifs de feuillage, les murailles grises du vieux château de Thorney. Hugh, qui jusqu’alors, contrairement à ses habitudes, avait été assez bavard, garda tout à coup le silence, et, se rejetant au fond de la voiture, posa la main sur ses yeux. Cependant, après être descendus dans le vallon, nous montions lente ment la route tortueuse qui allait passer sous les murs du parc. Tout à coup la voiture tourna dans le parc lui-même, dont les grilles étaient ouvertes à deux battans.

À ce moment, Hugh, se penchant de manière à me regarder sous mon chapeau : — Eh bien ! Grisell, me dit-il… sont-ce des rêves ?

La vérité m’apparut éblouissante : — Randal de Thorney ! m’écriai-je.

— Oui, Randal de Thorney… Les revoilà debout !

Comme pour attester la vérité de cette parole solennelle, la tante Thomasine nous attendait en effet debout sous le porche. Son accueil, digne de nos ancêtres, me parut, même en ce moment où mon cœur palpitait d’une orgueilleuse joie, une sorte d’anachronisme. Simplicité, cordialité, abandon, voilà ce que mon cœur et ma raison préfèrent à tout le reste. Tante Thomasine, vêtue d’une ancienne robe de brocart, au lieu de cette mousseline à carreaux lilas qu’elle portait d’habitude, me faisait l’effet d’un vieux portrait détaché de son cadre. Ruth partageait mon embarras, et marchait timidement sur mes talons. — A qui est cette grande maison ? demandait-elle à voix basse.

— C’était celle de votre bisaïeul. Maintenant elle appartient à Hugh, répliqua solennellement la vieille tante, et il fallut la suivre de corridor en corridor, de vieille salle en vieille salle, devant les lambris de chêne dont elle nous faisait admirer les sculptures, devant les vitraux coloriés dont elle nous expliquait les sujets. Tout était sombre, fané, tout sentait le moisi dans l’antique demeure. Les