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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/536

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— Il travaille tant !

— Ah ! oui ;… les années comptent double… Et veut-il toujours, comme par le passé, « relever la famille ? »

— Toujours, frère,… et il y parviendra.

— Bravo et bonne chance !… Parlons de M. Langley maintenant. Vous dites qu’il a épousé Marian ?… mais je vous croyais engagés l’un à l’autre.

Je né répondis que par un geste négatif.

— Et il est mort sans doute, puisque sa fille est avec vous ?

— Mort ou vivant, nous ne savons. La dernière lettre que nous ayons reçue de lui était écrite au moment où il partait pour l’Égypte, avec le projet de remonter le Nil jusqu’à sa source. Depuis lors, pas la moindre nouvelle. Harley et moi, nous désespérons de le revoir ; mais Ruth ne veut pas se croire orpheline.

Pendant que j’achevais ce récit, Alan regardait sa montre : — Huit heures déjà !… je n’ai pas une minute à perdre, interrompit-il tout à coup. Esclave de la consigne ! — Et, après un baiser donné à la hâte, il me laissa seule au coin de mon feu, tout émue de cette brusque réapparition.

M. Rivers, chez qui Hugh avait placé mon mari, vint m’annoncer, à peu de temps de là, qu’il allait quitter les affaires. Le troisième né de cinq frères, M. Rivers avait dû chercher dans le commerce une fortune que l’héritage paternel ne pouvait lui assurer. Il y était cependant resté gentilhomme, et ceci dit, je n’ai peut-être pas besoin d’ajouter qu’il ne s’y était pas considérablement enrichi. Aussi quittait-il sans trop de regret une carrière où la nécessité plus que la vocation l’avait appelé. — J’y resterais, me dit-il, si j’avais l’énergie indomptable de votre frère ; mais il n’est pas dans le sang des Rivers de faire fortune. Je m’arrête donc à temps pour ne pas compromettre l’avenir de ma fille. — Vous connaissez Laura, ajouta-t-il (c’était le nom de sa fille qu’il m’avait présentée en effet deux ans auparavant). Elle a quitté sa pension, elle est rentrée chez moi : j’espère que vous viendrez l’y voir.

J’allai rendre visite à Laura Rivers et la trouvai aussi belle qu’on avait pu l’espérer ; mais ses manières me parurent gênées. Je revins chez moi avec cette idée qu’elle était un peu fière et un peu froide. — Vraiment ? me dit Hugh, à qui je communiquai cette impression. Je ne l’ai jamais trouvée ainsi. Puis il ne me reparla plus d’elle. Quelques semaines après cependant, il vint me voir à l’heure où il me savait ordinairement seule, et sans aucun préambule, — c’était son habitude, — il m’annonça qu’il allait se marier. — Devinez-vous avec qui ? ajouta-t-il. Et sa joie éclatait dans ses yeux.

— Oui, je devine… Laura Rivers.