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n’ayant plus de possessions continentales, a cessé, pendant tout le règne de Charles-Jean et le commencement du règne de son fils, de compter parmi les puissances du continent, et le malaise intérieur, l’impatience du joug, sentis par la nation et par Bernadotte lui-même, ont été les résultats funestes de cette politique. Sur ce point donc Bernadotte s’est abusé ; mais il ne s’est point trompé sur la politique générale de l’avenir. Toute la dernière partie de son règne atteste qu’en restant, quant à lui, sous la main de la Russie, il protestait secrètement contre son joug, et l’on pourrait dire contre lui-même, en élevant une plainte et une espérance vers l’avenir. « Si les Finlandais ont encore quelque attachement pour la Suède, disait-il en 1833, qu’ils se consolent en pensant qu’ils servent aujourd’hui de barrière à la mère-patrie contre le colosse russe… Je dirai aux Suédois dans mon testament : Laissez aux Russes la Fin lande ; mais, avec vos économies de chaque année, bâtissez chaque année sur vos côtes orientales une tour bien crénelée. » Lui aussi, comme on le voit, à l’exemple de ce diplomate suédois signataire du traité de 1809, il déposait, en confessant sa politique et en laissant entrevoir les tortures morales qu’elle lui avait causées, son exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor ! Bien plus, il mettait la main lui-même aux fortifications qu’il conseillait, faisant construire cette citadelle de Carsborg, dont l’heureuse situation, à l’ouest du lac Wetter, centralise si habilement toute la défense intérieure de la Suède, — achevant cette voie militaire et commerciale si importante du canal de Gothie, — poursuivant enfin les travaux de la citadelle de Waxholm, au milieu du Skœrgârd, en avant de Stockholm, pour répondre aux travaux de Bomarsund, qui, avec les intrigues russes dans le Finmark, l’empêchaient de vieillir en paix et sans nouvelles alarmes.

Venant de lui, de tels avertissemens avaient beaucoup de poids, qu’il se fût ou non trompé pendant sa longue et active carrière, car ils exprimaient évidemment, ou bien le souhait d’une réparation et presque d’une vengeance léguée à son fils, ou bien la conclusion d’un calcul habile. Ils méritaient dans les deux cas d’être entendus ; ils l’ont été en effet.


II

Il nous a paru nécessaire de rappeler dans quels rapports difficiles et pénibles le gouvernement suédois avait été placé par la politique de 1812. Si, pour caractériser ces rapports, nous avons dû entrer dans des détails trop personnels en apparence, il faut se souvenir que Bernadotte, par son ascendant et son initiative, domine