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ceux de Curtatone. Il demande Campia, Ghighi. Campia était blessé. Ghighi vient au-devant de Laugier, la main gauche enlevée par un boulet, et, agitant avec sang-froid son moignon sanglant, il s’écrie : Vive l’Italie ! Malédiction à ceux qui crient sur la place publique et qui ne viennent pas sur le champ de bataille ! — Après avoir placé deux compagnies d’infanterie derrière le pont, Laugier se porte de sa personne vers la droite, et à voix basse ordonne à chacun de battre lentement en retraite ; mais à peine eut-on vu reculer la droite, que les rangs se rompirent de toutes parts ; des bandes en désordre accoururent sur le pont et le traversèrent l’une après l’autre. De braves jeunes gens réussirent à sauver les canons.

« La compagnie de Malenchini tenait ferme à la tranchée, et dérobait à l’ennemi la vue de ce désordre. Malenchini nous commande de le suivre. J’étais si loin dépenser à la retraite, que je croyais que nous allions pousser une pointe en avant. Arrivé au pont, je vois la retraite s’opérer confusément ; il me semble entendre derrière moi la cavalerie des hulans ; je me représente les railleries des Allemands s’ils nous voient prendre la fuite. L’orgueil italien m’inspire ; de dessus le pont je harangue mes compagnons : je leur crie que l’instant est venu de montrer que nous sommes dignes de nos pères, que c’est à tort qu’on nous accuse de ne faire nos révolutions que par des chants ; je leur crie que quiconque se sent un cœur italien doit revenir avec moi mourir sur les tranchées. Une petite troupe d’hommes résolus se groupe alors autour de moi, Pietro Parra, Paolo Crespi, Giovanni Morandini, Luigi Binard, Sacconi, Malenchini et Pierotti, qui me suivait avec une généreuse ardeur, bien qu’il eût la face tout en sang. Nous parcourûmes le champ de bataille jonché de cadavres pour chercher l’endroit le plus propre à la défense. Les balles brisaient les branches des arbres et les arbres eux-mêmes avec le bruit d’une forêt qu’agite l’ouragan. À chaque instant, quelqu’un de nous tombait frappé d’une glorieuse mort. Tout à coup arrive un volontaire napolitain qui m’annonce que les Autrichiens débouchent du côté du lac. Il y avait par-là un moulin qui recevait les eaux de ce lac. « Au moulin ! au moulin ! » m’écriai-je… Et tous d’y courir.

« J’avais à côté de moi Pietro Parra, le plus cher de mes amis, mon compagnon inséparable dans cette campagne. Je venais de lui parler ; je me retourne pour lui parler encore ;… étendu à terre, il n’était plus qu’un cadavre. O saint guerrier de l’Italie ! en montant avec la palme du martyre au ciel des braves, tu as senti la blessure de mon cœur, quand je t’ai vu passer en un instant de la plénitude de la jeunesse et de la vie à la froide immobilité de la mort !… Il me semblait impossible que, délicat et maladif, je survécusse à tant de jeunesse et de vigueur. En me voyant tout d’un coup privé d’un ami si cher, je me laissai un instant aller au désespoir. J’exposai ma poitrine à l’endroit où le mur était le plus criblé de balles ; je les sentais siffler à mes oreilles comme une douce harmonie ; j’en appelais une qui m’envoyât rejoindre mon cher Pietro dans les régions de l’immortalité. Cependant bientôt je me reproche un tel oubli de l’idée pour laquelle j’étais là. Combattre et non gémir, voilà ; ce que demandait l’Italie. Je me remets donc au combat. Mon fusil n’allait plus : je saisis le fusil de mon ami ; mais au moment où j’allais tirer, une balle me traverse l’épaule gauche. Je