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entre des craintes diverses, elle se trouve avoir coopéré au désarmement de la Russie, sans être intimement rattachée aux puissances occidentales, et sans être sûre de ses rapports avec l’Autriche. Cet accord des trois états, dont s’est si longtemps servi le cabinet de Pétersbourg, n’existe donc plus, on peut le dire. Enfin, dans la Baltique, le traité signé entre la Suède, la France et l’Angleterre est une nouvelle barrière, d’autant plus efficace, que la Suède est désormais intéressée à ne point séparer sa cause de la cause européenne. Cette situation nouvelle a sans doute son côté pénible pour le tsar, et toutefois elle a aussi son avantage. Elle débarrasse d’abord la Russie de cette espèce de pontificat assez gênant dont l’avait investie l’empereur Nicolas. L’empire des tsars redevient simplement une puissance de premier ordre renfermée dans ses limites naturelles. Ses rapports avec les grands états germaniques changent de nature, il est vrai ; mais en définitive cette alliance a été souvent plus onéreuse que profitable à la Russie. Le seul avantage qu’y pût trouver la Russie, c’était de pouvoir réaliser ses projets en Orient en échange de l’appui qu’elle prêtait à la Prusse et à l’Autriche. Or il est bien clair désormais que ces projets rencontreront toujours une coalition invincible, et que l’Autriche ne paiera jamais à ce prix une alliance, même intime, avec le cabinet de Pétersbourg. Par le fait, la Russie reste libre dans ses mouvemens, dans le choix de sa politique, n’ayant à consulter que ses convenances et ses intérêts pour nouer des alliances nouvelles.

Si on l’observe bien, tel est l’état de l’Europe après ces deux années de guerre. La Russie reste non pas diminuée précisément, mais désarmée et convaincue peut-être de l’utilité qu’il y a pour elle à songer avant tout à son développement intérieur. Les combinaisons diplomatiques qui créaient au nord une force toujours menaçante n’existent plus. La France sort de la lutte victorieuse, après avoir inspiré à tous les peuples l’idée de sa puissance et de sa modération ; elle a conquis de nouveau le prestige des grands succès militaires sans dépasser les plus strictes limites de la prudence politique. Au lieu des coalitions sourdement entretenues sur le continent, la seule force constituée en Europe est l’alliance de l’Angleterre et de la France, — alliance à laquelle on ne pouvait croire, que la guerre a rendue intime, et qui a certainement assez de raison d’être pour ne se point démentir dans la paix. Le bon accord des deux puissances éclate dans tous les protocoles des négociations ; lord Clarendon le confirmait l’autre jour dans le parlement anglais. La France et l’Angleterre se sont trouvées en parfaite intelligence sur tous les points que le congrès a eu à débattre : le règlement de la question d’Orient d’abord, la proclamation d’un nouveau droit maritime qui garantit l’inviolabilité des neutres, les affaires d’Italie évoquées au dernier instant comme un des élémens les plus graves de la situation nouvelle où se place aujourd’hui l’Europe.

Ce n’est donc point sur un objet spécial que s’est concentrée l’attention du congrès de Paris. En réalité, la question de la guerre une fois résolue, les plénipotentiaires ont passé une sorte de revue des principales affairés qui à des degrés divers peuvent intéresser le repos de l’Europe : l’état de la Grèce, la question italienne, les abus de la presse en Belgique. Le protocole du 8 avril révèle ou indique du moins ce qui a eu lieu au sein du con-