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philosophie nouvelle : innocente illusion, confiance touchante, que la discussion ne doit pas même effleurer ! Si le cap de Rozel, pour les disciples du poète, n’a pas moins de valeur que le cap Sunium, nous aurions mauvaise grâce à vouloir les détromper. Leur crédulité nous paraît sans danger pour le développement de l’intelligence humaine. Qu’un esprit vigoureux, habitué à vivre dans le domaine de l’imagination, n’ayant jamais cherché à connaître la réalité, encore moins à pénétrer la vérité pure, s’éveille un matin avec la fantaisie de dire aux philosophes : — Vous n’êtes que des enfans, je vais vous dire ce qu’il faut penser, ce qu’il faut croire ; vous pâlissez en vain sur les enseignemens laissés par les générations qui nous ont précédés ; écoutez et méditez : je suis la lumière, vous êtes les ténèbres ; ma parole est un rayon tout-puissant ; inclinez-vous, et vos yeux vont se dessiller, et vous jouirez, comme moi, de la vérité pure ; — ce n’est pas pour nous un sujet d’étonnement. Plus d’une fois déjà les poètes ont eu de pareils caprices. Tout deviner, tout savoir, sans étude, sans effort, sans tâtonnemens, est une grâce d’état qu’ils s’attribuent depuis longtemps. À quoi bon les troubler dans leur béatitude ? Quand j’essaie de réduire à des termes précis la vision de Rozel, ce n’est pas aux poètes que je m’adresse, car je sais d’avance qu’ils ne m’écouteront pas, qu’ils verront en moi un esprit inhabile à comprendre les sublimes révélations. C’est à l’humble foule des esprits vulgaires que ma parole est destinée. Eh bien ! dût-on me trouver singulier, je pense que la philosophie ne se devine pas plus que l’histoire. L’antiquité disait : On naît poète, on devient orateur. Qui donc pourrait dire aujourd’hui qu’on naît historien ou philosophe ? La connaissance du passé, l’intelligence des vérités éternelles ne se trouvent dans aucun berceau. Les plus heureux génies sont condamnés à l’étude, quand ils veulent raconter les événemens accomplis ou exposer les relations de l’homme avec la Divinité. L’auteur des Contemplations est sans doute d’un autre avis, puisqu’il a recueilli et nous transmet ce que dit la bouche d’ombre. Il a cru que la philosophie était un don comme la poésie. Sa voix est depuis longtemps écoutée, il s’est donc mis à parler de cosmogonie, des châtimens et des récompenses au-delà de cette vie, sans hésiter un seul instant. Il est utile de dire au public la valeur de cet enseignement. Au point de vue philosophique, il n’y a rien à confirmer, rien à démentir. C’est une rêverie ou plutôt un rêve qui n’a rien à démêler avec la science, et dont la science ne doit pas tenir compte. Au point de vue poétique, la question change de face, et nous avons le droit de reprocher à l’auteur l’obscurité de sa parole. Platon disait : « Le beau est la splendeur du vrai. » Si la poésie, qui se propose l’expression de la beauté, s’enveloppe de nuages, que