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éblouit les yeux ; c’est une lutte animée, persévérante, avec la peinture, avec la musique, et ce n’est rien de plus. Si l’on veut savoir ce que signifie la première manière de M. Victor Hugo, il faut l’étudier dans les Orientales. Les tendances de son esprit, de seize à vingt-sept ans, y sont pleinement révélées : il s’attache à la forme, et met l’enveloppe de la pensée au-dessus de la pensée même. Qu’on l’approuve ou qu’on le blâme, cette prédilection, on ne peut la contester, Voilà donc un homme parvenu à vingt-sept ans, dont l’ambition, estimée avec impartialité, s’est renfermée dans le domaine du rhythme et de la rime. L’éclat de ses triomphes n’abuse pas ses amis, dont les yeux commencent à se dessiller. Sans prêter à leurs conseils une oreille docile, sans accepter les objections qui lui sont soumises avec déférence, il sent le besoin de se révéler sous un aspect nouveau. De quel côté se tourner pour mettre à profit son habileté ? Maître souverain de la forme, comment va-t-il l’appliquer ? Étranger aux travaux de la philosophie, ne connaissant l’histoire que pour l’avoir feuilletée, il s’adresse à la famille, et trouve dans cette donnée austère et sainte, pleine de joies et d’angoisses, l’occasion de rajeunir son talent, d’émouvoir et de charmer la foule, d’enchanter tous les cœurs délicats, de contenter les intelligences les plus sévères après les avoir étonnées : il publie les Feuilles d’Automne, Pour moi, ce recueil domine de bien haut les Orientales, car j’y trouve l’habileté de la ciselure, dont je ne fais pas grand état quand je n’aperçois rien de plus, unie à la connaissance familière des sentimens les plus intimes, les plus sacrés. Il y a sans doute plus d’une page trop verbeuse, qu’on verrait avec joie abrégée, simplifiée. À tout prendre cependant, c’est une œuvre substantielle, si on la compare aux Orientales aux Odes et Ballades. Plus d’une fois l’importance du rhythme et de la rime s’efface devant l’importance de la pensée. C’est un monde nouveau, où les mots obéissent au lieu de commander, monde de rêveries, de souvenirs, d’espérances, de regrets, un livre qui rappelle la belle parole de Térence : Je suis homme, et rien d’humain ne m’est étranger. Les poètes l’ont trop souvent oubliée, M. Victor Hugo s’en est heureusement souvenu en écrivant les Feuilles d’Automne.

L’auteur avait alors trente ans. Il signalait sa virilité par une œuvre qui se détachait nettement de ses premiers essais. Initié par une étude assidue à toutes les évolutions, à tous les stratagèmes du langage, il exprimait simplement des pensées vraies, des sentimens que chacun retrouvait dans son cœur. Les Feuilles d’Automne marquent l’origine de sa seconde manière, comme les Orientales la fin de la première. Les Voix intérieures, les Chants du crépuscule, les Rayons et les Ombres, qui ne peuvent se comparer aux Feuilles d’Automne, ont la prétention d’embrasser un plus vaste horizon.