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d’opinion. Elles cèdent d’autant plus aisément à la tentation, qu’elles la croient volontiers légitime par un travers de vanité qui est la plaie des petits peuples. Nul n’est prophète dans son village. Or le Portugal, qui n’a qu’une seule université où passe et fraternise toute la classe lettrée de la nation pour converger de là vers les deux uniques grands centres de Lisbonne et de Porto, où les relations d’école se continuent, le Portugal n’est sous ce rapport qu’un grand village. Personne n’y fait accepter sa supériorité, car personne n’y a le prestige de l’inconnu. — « On n’éternue pas dans le Minho qu’il ne soit répondu Dieu vous bénisse dans l’Algarve, » disait un jour le spirituel ministre de l’intérieur, M. da Fonseca Magalhäes. Comment l’admiration serait-elle possible entre gens qui se crient de si loin : Dieu vous bénisse ? Dans cette prédisposition de l’esprit public, tout succès devient naturellement passe-droit, et la dénégation sera d’autant plus acerbe que le succès sera plus mérité, la supériorité plus réelle. Je ne voudrais pour preuve de la haute valeur politique du comte de Thomar que la violence exceptionnelle des haines qui l’ont renversé deux fois.

Un autre inconvénient de l’absence de partis foncièrement hostiles l’un à l’autre ou aux institutions, c’est de supprimer, pour ces emportemens de l’ambition ou de l’envie, le contre-poids d’une responsabilité politique sérieuse, Chartistes et septembristes n’enfonceraient pas tour à tour avec un si déplorable sans-façon la porte du domicile commun sans l’encourageante certitude qu’il n’y a pas de voleurs dans le voisinage. Otez la sécurité, et vous aurez la discipline. Supposez les septembristes véritablement ennemis de la charte et du trône, — le miguélisme encore redoutable, — les radicaux sincèrement niveleurs, — et tout un passé insurrectionnel disparaît. Les signatures de l’aristocratie n’iront plus s’égarer au bas des proclamations radicales. Les septembristes y regarderont à deux fois avant de patroner l’agitation miguéliste de 1846, et le pronunciamento de 1851 ne viendra plus jeter à l’Europe ébahie la double énigme d’un des chefs traditionnels du chartisme allant fraterniser à Porto avec une insurrection qui se donnait pour mot d’ordre le renversement de la charte, et de cette insurrection soi-disant démocratique, constatant son triomphe par la restauration… d’un grand chambellan ! En 1842, l’homme gouvernemental par excellence, le futur comte de Thomar, n’avait-il pas fait lui-même appel à la révolte, et, qui plus est, contre l’administration dont il était membre ? Ce fut pour le bon motif, je le veux, pour le l’établissement de la charte abolie par une autre révolte ; mais aurait-il joué avec le feu s’il avait pu soupçonner quelque mine républicaine ou miguéliste sous le sol ? — La responsabilité matérielle était d’ailleurs ici plus nulle encore que la responsabilité