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IV

Gramof partit le 2 décembre du village d’Andréïevsk avec le Tatare Mohammet. Indépendamment de la lettre et des communications orales dont ils étaient chargés pour Chamyl, le prince David leur avait remis des vêtemens et divers autres objets pour les prisonnières. Ils se rendirent d’abord dans l’aoul de Bourtonnaï, chef-lieu du territoire ennemi le plus, rapproché. Le naïb Mourtéza-Ali leur montra en ce lieu une lettre de Chamyl où se lisaient ces mots : « J’ai vu en rêve que l’interprète du prince Orbéliani se rend vers moi avec de bonnes nouvelles au sujet de mon fils. Mes yeux le suivent. » Gramof et ses compagnons furent conduits à Derket-Otar, lieu où Chamyl avait établi ses campemens. C’est à dix heures du matin qu’ils y arrivèrent le quatrième jour de leur voyage. Avant de se présenter devant Chamyl, Gramof lui écrivit afin de savoir comment il devait se présenter. — En Russe, lui fit répondre Chamyl. Et Gramof se dirigea vers la tente où celui-ci se trouvait. On ne l’y laissa entrer que désarmé. Il se trouva en face de Chamyl, qui était assis entre Daniel-Sultan à sa droite et Ker-Effendi à sa gauche. Ce dernier était un muride à moitié aveugle qui ne quittait jamais le chef montagnard en campagne et dormait même avec lui.


« L’interprète s’inclina et remit silencieusement à Chamyl la lettre du lieutenant-général Orbéliani, à l’état-major duquel il était attaché. C’était une lettre de recommandation ; mais le prince en profitait pour féliciter le chef montagnard de l’autorisation que l’empereur venait d’accorder relativement à son fils. Lorsqu’un interprète eut achevé de la lui traduire, Chamyl invita Gramof à s’asseoir, et lui demanda des nouvelles de son chef et du prince Tchavtchavadzé.

« — Dieu merci, ils vont bien, répondit Gramof. Ils vous remercient des soins que vous donnez aux prisonnières. Nous apprécions le bien, et si ce n’est pas nous, Dieu vous en récompensera.

« Ces mots firent sourire Daniel-Sultan : il les prenait pour un éloge ironique ; mais Chamyl n’en jugea point de même. Il ordonna à ses gardes de rendre à Gramof les armes qu’il portait, et leur reprocha très vertement d’avoir pris une pareille précaution à l’égard d’un hôte qui lui était si cher. Puis, se tournant vers celui-ci, il lui dit :

« — Je suis sensible à la confiance que l’on me témoigne. C’est la première fois que je me vois adresser un officier russe en qualité d’envoyé, et je regarde cela comme une marque d’estime.

« Comme Gramof connaissait les mœurs du pays, il répondit à ces paroles par un compliment, et la conversation continua pendant quelques momens sur ce l’on cérémonieux.

« — Mon fils me rejoindra-t-il ? dit enfin Chamyl.

« — Quoiqu’il soit devenu à moitié Russe, reprit Gramof, s’il a hérité de