Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/358

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


eût pu faire ombre à ce brillant et radieux souvenir. Elle n’avait qu’à reparaître. Nos bras et nos cœurs lui étaient ouverts.

Le docteur Larke, dont la vue déclinait de manière à l’alarmer, était venu consulter les plus célèbres oculistes de la capitale. Ils ne lui dissimulèrent pas que le traitement auquel ils allaient l’astreindre offrait peu de chances favorables. Or le pauvre docteur, déjà forcé de renoncer à son école, et qui n’avait jamais fait grandes économies, allait se trouver aux prises avec dès difficultés pécuniaires que l’infirmité dont il était menacé devaient aggraver encore. Sa fille ignorait tout. — Je ne sais ce qu’a mon père, me disait-elle ; il ne lit plus, il n’écrit plus, il ne décachete même plus ses lettres. Il reste des heures entières sur son fauteuil, immobile et sans ouvrir la bouche… Je voudrais le ramener à Burndale. L’air de Londres lui est mauvais. — Il fallut bien l’éclairer sur sa position. Je le fis après en avoir obtenu l’autorisation, que le docteur ne me donna pas du premier mot. Le premier mouvement de cette enfant fut admirable. À peine m’avait-elle comprise, qu’elle me quitta en courant pour aller se mettre à la disposition de celui qui désormais allait devenir son protégé de toutes les heures. Ils renoncèrent, après mûre délibération, à retourner à Burndale. Le docteur fut adjoint, comme collaborateur régulier, à un recueil de travaux métaphysiques. Sa fille lisait pour lui et écrivait sous sa dictée. Avec le travail et ses distractions salutaires, la résignation vint peu à peu à notre pauvre aveugle. C’était pitié cependant que cette jeune fille, en qui débordait la vie, en qui le printemps rayonnait, s’étiolant derrière un noir bureau, la tête en feu, les yeux fatigués, épuisée par une application au-dessus de ses forces, telle enfin que nous la trouvâmes, Hugh et moi, par une belle journée de juillet. Ce spectacle nous navra tous les deux, et, sans nous être donné le mot, Hugh s’offrit à remplacer la gentille Mary comme secrétaire, pendant que je la promènerais un peu hors de Londres. Il fallait voir le ravissement de cette enfant lorsqu’elle respira l’odeur des champs, et comme elle cueillait les marguerites bordées de rose, les bassinets jaunes, les reines des prés. Les bois de Thorney lui revenaient à la mémoire, et aussi ce bon air qu’elle y savourait comme une boisson délicieuse : « Tenez, me disait-elle, à l’heure qu’il est, les roses de haie sont en fleurs, les foins sont coupés, mais non rentrés ; les coquelicots rougissent dans les blés onduleux… » Quand il fallut ramener cette jolie enfant dans le cabinet sombre et enfumé où se consumait sa vie, il me prit une sorte de remords. Elle était là hors de son élément. On eût dit une marguerite appelée à éclore dans les profondeurs d’une mine ; mais elle ne semblait bas se douter de ce qui m’attristait ainsi. C’était un brave cœur sous des apparences gaies