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mon père, et joignant les mains : — Bénissez-moi, lui dit-elle, avant que je vous quitte tous.

À cet appel soudain, mon père ne put résister. Il l’embrassa, fort ému, et garda longtemps sa joue contre sa poitrine, cette joue autrefois si fraîche, maintenant amaigrie et blême. Marian se dressa sur la pointe des pieds pour lui glisser quelques mots à l’oreille avec ces engageantes façons dont elle avait jadis expérimenté le pouvoir. Mon père fronça le sourcil, mais pendant une seconde à peine : — Grisell, dit-il ensuite, me regardant… Il paraît que M. Langley est là dehors.

— Permettez-lui d’entrer, répondis-je. Et Marian, courant à la porte, ramena son mari parmi nous.

Une fois encore nous prîmes ensemble le repas du soir, une fois, et ce fut la dernière, car le lendemain, au point du jour, Rayon de Soleil et M. Langley quittèrent Burndale. Combien nous nous sommes félicités de cette tardive réconciliation, en songeant que tout ajournement eût rendu le pardon impossible, inutiles les remords et les regrets !


IV

Avec Alan et Marian, la gaieté du logis était partie. Une précoce expérience m’avait laissée triste, et Hugh était naturellement sérieux. La tante Thomasine s’évertuait, fort inutilement je crois, à lui répéter sans cesse qu’il était l’espérance de sa famille, et qu’on attendait de grandes choses de lui. Il n’avait pas besoin de ces appels à son ambition, et ses plans d’avenir, qu’à certains momens de confiance il déroulait devant moi, n’étaient que trop vastes à mon avis. Il rêvait la gloire du savant, les honneurs universitaires, la renommée de l’écrivain, que sais-je encore ? mille chimères dont il a fallu rabattre.

Ma mère, en général maladive, avait toujours décliné depuis la disparition d’Alan. Son affaiblissement devint bientôt plus rapide, et quelques jours avant Noël nous la perdîmes. Mon père ne lui survécut que trois mois. Je passe rapidement sur cette triste période de mes souvenirs.

Tous les projets formés pour l’éducation de Hugh se trouvaient renversés par cette double perte. Mon père n’avait pu rien mettre de côté sur les bénéfices restreints de sa profession. Mon frère était assez grand pour qu’on pût lui expliquer sa position nouvelle. Il la comprit à merveille, et un jour où la tante Thomasine venait d’en causer avec moi : — Tante, lui demanda-t-il tout à coup, a-t-on décidé ce que je ferais ? La tante répondit en soupirant qu’il fallait