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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/349

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tenait soigneusement ses yeux écartés du banc où Marian et son mari étaient agenouillés côte à côte.

Un soir je rentrai au salon dans une disposition d’esprit qui m’était nouvelle. La vie m’était moins amère ; l’abnégation m’était plus facile. Je me reprochais l’égoïsme persévérant de mes chagrins. Ma mère, qui m’avait fait place auprès d’elle, me voyant assise sur une chaise basse à ses pieds, passa doucement sa main sur ma tête. Je la regardai. Ses yeux étaient rougis par des larmes récentes. Tout absorbée dans ma douleur, je ne songeais donc pas aux siennes !… Cette pensée m’alla au cœur. Il y avait la quelque chose à expier, et cela sans plus de retard. Ma pauvre mère, dont la vue était très affaiblie, n’avait pas de plus grand plaisir que d’écouter lire à haute voix. Depuis plusieurs mois, toute lecture m’était devenue insupportable à partir du jour où j’avais appris à déchiffrer le triste livre de la vie. Il me fallut un petit effort sur moi-même ce soir-là pour proposer à ma mère de lui lire quelque chose ; mais quel reproche me fut l’air joyeux avec lequel elle accepta cette offre si simple ! J’avais oublié, — jamais je ne le compris mieux qu’en ce moment, — combien sont coupables ces manquemens à la bonté, dont il est si rare qu’on se repente. Je choisis, dans notre modeste collection, l’ouvrage qu’elle aimait le mieux, un vieux volume dont elle avait usé les feuillets à force de le relire : elle ne lui préférait que la Bible. C’était la Vie du colonel Hutchison, écrite par sa femme, véritable Cornélie anglaise, digne des plus beaux temps de la république romaine. Mon père, qui lisait de son côté, ferma son livre pour écouter. Il s’exhalait de ces pages un parfum de vertu stoïque dont nous étions tous comme enivrés. Hugh, lui aussi, quittant son Euclide et ses figures de géométrie, était venu prendre place dans le groupe de famille.

La lecture achevée, mon père m’attira vers lui et posa ses lèvres sur mon front. Cette caresse, rarement accordée, trahissait une motion favorable. Je saisis l’instant propice, et je prononçai le nom de ma sœur. Mon père essaya de m’imposer silence, mais sa voix n’était pas aussi ferme que de coutume. Il en vint à expliquer sa sévérité. — Pouvait-il se réconcilier avec l’homme qui lui avait volé sa fille ? Et celle-ci, — pauvre chère petite, disait mon père, — comment la séparer du mari qu’elle s’était donné ? — Elle s’en repentira, disait-il encore… Son mari a du caractère, une intelligence remarquable, mais point de principes… Elle s’en repentira… Maintenant peut-être me trompé-je, et veuille Dieu que je me trompe !…

Nous en étions là ; nous venions de lui annoncer le voyage projeté par le jeune ménage, et nous avions vu ses yeux s’humecter en songeant au départ de Marian, lorsque la porte s’ouvrit, et Marian parut elle-même. Dieu nous l’amenait sans doute, Elle vint tout droit à