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lement qu’à la cour. La négociation fut rompue et devint dans les chambres l’objet d’un débat. Les conservateurs, Wellington comme Peel, maintinrent leur prétention ; les whigs soutinrent le refus de la reine, se déclarant prêts à en accepter la responsabilité. Ils reprirent aussitôt le pouvoir, et sir Robert Peel reprit de son côté, pour deux ans encore, son rôle d’homme de gouvernement dans l’opposition.

Je le trouvai dans cette situation en 1840, quand le roi Louis-Philippe me fit l’honneur de m’envoyer à Londres comme son ambassadeur. Je le vis assez souvent durant ma mission, et nous causâmes librement de toutes choses, de la France, de l’Angleterre, de l’Europe, des rapports des états entre eux comme de l’état intérieur des sociétés. En fait de politique extérieure, et notamment sur la question turco-égyptienne, qui nous occupait alors, il me parut plus curieux que décidé, animé d’un grand esprit de justice et de paix, mais n’ayant sur ce genre d’affaires que des notions peu précises et peu arrêtées, comme un homme qui n’en a pas fait l’objet habituel de ses réflexions et de ses résolutions. Je remarquai plus d’une fois l’empire, mêlé de sympathie et de crainte, qu’exerçaient sur son esprit notre grande révolution de 1789, les idées et les forces sociales qu’elle a mises en jeu. Il ne partageait à ce sujet ni les maximes ni les passions des anciens tories, et au fond de son âme, malgré toutes ses réserves morales, politiques et nationales, ce grand conservateur anglais était lui-même un enfant bien plutôt qu’un ennemi de ce nouvel ordre social qui demeure puissant et fécond en dépit de ses fautes, de ses revers, de ses mécomptes et de ses ténèbres ; mais ce qui me frappa surtout dans la conversation de sir Robert Peel, ce fut sa constante et passionnée préoccupation de l’état des classes ouvrières en Angleterre, préoccupation morale autant que politique, et dans laquelle, sous un langage froid et un peu compassé, perçait l’émotion de l’homme aussi bien que la prévoyance de l’homme d’état ; « Il y a là, disait-il sans cesse, trop de souffrance et trop de perplexité ; c’est une honte comme un péril pour notre civilisation ; il faut absolument rendre la condition de ce peuple du travail manuel moins dure et moins précaire. On n’y peut pas tout, bien s’en faut ; mais on y peut quelque chose, et on y doit faire tout ce qui se peut. » Dans l’activité de sa pensée et le loisir de sa vie, c’était évidemment là, pour lui, l’idée dominante de l’avenir.

Cet avenir approchait. Depuis ses deux restaurations de 1835 et 1839, le cabinet whig s’usait à durer sans grandir. Dans les sessions de 1840 et de 1841, il recommença à chanceler, et l’on put pressentir pour lui une nouvelle chute. Les attaques de l’opposition devinrent plus pressantes ; Peel ne se refusait plus à l’ardeur de ses