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Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/264

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REVUE DES DEUX MONDES.

célérer dans l’ordre social un changement qui eût pu être judicieusement réglé, et qui, graduellement amené, n’eût pas été accompagné des maux que j’en redoute aujourd’hui. Tout le monde admet ici qu’une réforme dans notre parlement, bien moindre que celle que nous jettent à pleines mains nos ministres, eût été reçue de la partie modérée de la nation avec reconnaissance et même avec quelque surprise. » Parmi les défenseurs même du bill de réforme, quelques-uns, et des plus éminens, se montraient touchés de ces inquiétudes, et cherchaient à la mesure d’autres motifs pour la justifier pleinement : « S’il ne s’agissait en ceci que de la réforme des institutions, disait sir James Mackintosh, je pourrais me joindre au cri tant répété qu’on va trop loin, ou du moins trop vite, plus loin et plus vite que ne le conseillerait une sage politique ; mais la réforme actuelle est surtout un moyen de regagner la confiance nationale, et je fais moins de cas du plan même que de l’esprit qui l’anime et s’y révèle… Les classes supérieures de la société, en se confiant avec éclat au peuple, peuvent raisonnablement se promettre qu’à son tour le peuple se confiera en elles. Pour atteindre ce but, il faut non-seulement qu’elles soient, mais qu’elles paraissent libéralement justes et généreuses. La confiance ne s’achète que par la confiance. »

Contre une mesure à ce point contestée, l’opposition semblait avoir des chances de succès. Beaucoup de tories s’en flattaient, et dirigés par un homme d’un esprit vigoureux, net, précis, pratique, et d’une volonté aussi persévérante que passionnée, M. Croker, ils s’efforçaient de saisir dans le débat tous les incidens qui pouvaient infliger au cabinet whig un échec grave, déterminer sa chute, ramener les tories au pouvoir, et les mettre ainsi en état, soit de faire échouer la réforme, soit de substituer au bill proposé par lord John Russell une mesure moins fatale à leur parti ; mais sir Robert Peel n’entrait point dans ce dessein ; au fond, il ne le croyait pas praticable. L’impulsion populaire en faveur du bill était réellement très forte ; les esprits les plus élevés, les orateurs les plus éloquens de l’Angleterre invoquaient la réforme avec une conviction passionnée, et comme encore plus indispensable qu’irrésistible : « Regardez loin de vous, autour de vous, partout, s’écriait M. Macaulay ; tout présage à ceux qui s’obstinent dans une vaine lutte contre l’esprit du temps une défaite assurée. La chute du plus superbe trône du continent retentit encore à nos oreilles ; le toit d’un palais anglais donne un triste asile à l’héritier exilé de quarante rois ; de tous côtés nous voyons les anciennes institutions renversées, les grandes sociétés bouleversées. Maintenant, pendant que le cœur de l’Angleterre est encore sain, pendant que les anciens sentimens, les anciennes insti-